D’ailleurs, l’islamophobie d’Ici

« La position de Macron évoque celle de dirigeants autoritaires suprémacistes blancs » (entretien avec le Dr. Salman Sayyid)

Aujourd’hui, nous vous proposons le 3e entretien de la série « D’ailleurs l’islamophobie d’ici« . Après le point de vue d’un romancier égyptien en exil à Londres, d’une spécialiste du voile en Occident résidant à Melbourne, voici celui d’un théoricien décolonial important, professeur de rhétorique à l’Université de Leeds et auteur de plusieurs ouvrages de référence des Critical Muslim Studies. Dans cet entretien, Salman Sayyid alerte entre autres sur la portée symbolique et redoutable au niveau mondial des avancées de l’islamophobie de l’État français, tout en indiquant des voies dans la lutte contre elle, car c’est bien l’enjeu de cette série d’entretiens : en croisant les réflexions venues du monde entier, contribuer à la lutte menée ici.

English version below

1. Que pensez-vous de la politique actuelle de l’État français envers les Musulmans ?

La politique de Macron à l’égard des Musulmans prend la forme d’un apartheid. C’est de l’islamophobie d’État, un racisme qui créera et consolidera un système de citoyenneté à deux vitesses. Dans ces conditions, les Musulmans deviendront des citoyens de seconde zone. L’establishment français est depuis des décennies l’un des plus islamophobes de l’Union européenne, et c’est sur plus d’un siècle de racisme à l’encontre des Musulmans que Macron s’appuie.

2. Pouvez-vous comparer la politique envers les Musulmans en France avec celle de votre pays ?

À l’exception de pays comme le Myanmar, la Chine, Israël, l’Inde et l’Autriche, il est difficile de trouver un pays avec une population musulmane aussi importante développant une politique aussi ouvertement islamophobe. Au Royaume-Uni, de nombreuses personnes dans le gouvernement voudraient peut-être suivre l’exemple de Macron, mais elles sont trop faibles politiquement pour le faire. Si Macron réussit en France, je crains que cela ne crée un précédent pour de nombreux pays au sein de l’UE et ailleurs.

3. Que pensez-vous des réactions internationales à la politique islamophobe d’Emmanuel Macron ?

Je pense que les mobilisations populaires musulmanes montrent que les gens ordinaires reconnaissent les dangers de l’islamophobie de Macron. Les boycotts de produits français sont importants en ce qu’ils montrent à Macron que son autoritarisme impérial sera défié. Quand de nombreux partisans de l’islamophobie française ignorent ces boycotts spontanés du fait de leur impact économique, ils négligent en fait la valeur des symboles et la manière dont de telles actions peuvent être responsabilisantes et éducatives, créant ainsi les conditions favorables à une mobilisation collective en soutien à ceux qui s’opposent à l’islamophobie en France.

Il y a aussi le cas de nombreuses personnes qui ne sont pas islamophobes, qui semblent choquées par la dureté des déclarations de Macron et par ses actions visant à interdire les organisations qui combattent le racisme et l’islamophobie, les organisations caritatives musulmanes et d’autres institutions autonomes de la communauté musulmane. À bien des égards, la position de Macron évoque celle de dirigeants autoritaires suprémacistes blancs dans des pays tels que la Hongrie et la Pologne.

4. Quel message voudriez-vous transmettre aux Musulmans en France et aux activistes et aux organisations qui luttent contre le racisme d’État ?

Le combat contre le racisme d’État sera long et difficile. Il nécessitera unité et capacité à mobiliser au-delà des divisions sectaires et ethniques ; il supposera également d’acquérir une portée mondiale. Il faut s’attendre à ce que des voix au sein de la communauté recommandent de s’incliner devant les injonctions de Macron, mais il est impératif de comprendre que l’apaisement de l’islamophobie ne protègera en rien les droits des Musulmans.

L’islamophobie d’État sape la citoyenneté non seulement pour les Musulmans, mais pour tout le monde. Ce qu’il faut, c’est une décolonisation de la France, qu’il soit reconnu que le racisme et la colonialité doivent être vaincus si la République veut effectivement respecter ses propres principes constitutionnels et « assure[r] l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion [et dans le respect de] de toutes les croyances ». Il est peut-être nécessaire d’imaginer une République nouvelle qui n’utilise pas la laïcité* en vue de pénaliser les Musulmans, et qui soit davantage à l’aise dans un monde de plus en plus post-occidental.

Aussi, un message à tous ceux qui vont combattre l’islamophobie d’État : soyez malins, stratèges et déterminés.

* en français dans la version originale

Salman Sayyid

Traduit de l’anglais par Rdr Cahen


« Macron’s position echoes that of white supremacist authoritarian leaders » (interview with Dr. Salman Sayyid)

Today, we bring you the 3rd interview of our « French Islamophobia seen from elsewhere » series. After the point of view of an Egyptian novelist in exile in London, of a specialist of the veil in the West living in Melbourne, here is the one of an important decolonial theorist, professor of rhetoric at the University of Leeds and author of several reference books for Critical Muslim Studies. In this interview, Salman Sayyid warns, among other things, of the symbolic and formidable scope at the global level of the advances of Islamophobia by the French State, while indicating ways in the fight against it, because it is indeed the stake of this series of interviews: by combining reflections from all over the world, contributing to the struggle waged here.

1.What do you think of the current policy of the French state towards Muslims?

Macron’s policy towards Muslims is a form of apartheid. It is state Islamophobia (for Islamophobia is racism). It will create or consolidate a two-tier system of citizenship. Muslims will become 2nd class citizens. The French establishment has been for many decades one of the most Islamophobic in the European Union. Macron is building on over a century of racism that has been directed at Muslims. 

2. Could you compare the policy towards Muslims in France and that in your country?

With the exceptions of countries like Burma, China, Israel and India, Austria, it is difficult to think of any other country with a significant Muslim population that is proposing such an overtly Islamophobic policy. In the United Kingdom, there are many people in government who may want follow Macron’s lead but are still too politically weak to do so. The concern is that if Macron succeeds in France this will set a precedent for many countries within the EU, and elsewhere. 

3. What did you think of the international reactions to Emmanuel Macron’s Islamophobic policy?

I think the popular Muslim mobilizations show that ordinary people recognize the dangers of Macron’s Islamophobia.  The boycotts of French products are important in showing to Macron that his imperial high-handedness will be challenged.  While many supporters of French Islamophobia dismiss these spontaneous boycotts on economic grounds, they neglect the value of symbols and how such actions can be empowering and educating, so creating conditions for building up constituency that supports those who oppose Islamophobia in France.

It is also the case that many people who are not Islamophobes appear to be shocked by the harshness of Macron’s statements, and his actions in banning organizations that combat racism and Islamophobia, Muslim charities and other autonomous institutions of the Muslim community. In many ways Macron’s position echoes that of white supremacist authoritarian leaders in countries such as Hungary, and Poland.

4. What message would you like to send to Muslims in France and to activists and organizations fighting against state racism?

The fight against state racism will be long and hard.  It will require unity and ability to mobilize across ethnic and sectarian divides, it will require out reach across the world. There may be voices in the community who will advise surrender to Macron’s demands. It is important to recognize that appeasing Islamophobia will not protect the rights of Muslims.

 State Islamophobia undermines and interdicts citizenship not just for Muslims but everyone. What is required is a decolonization of France, so that there is a recognition that racism and coloniality need to be overcome, if the Republic is to actually deliver on its own constitutional principles and “…ensure the equality of all citizens before the law, without distinction of origin, race or religion…[and] respects all beliefs.” There is, perhaps a need to imagine a new Republic which does not use laïcité to penalize Muslims, and which is at ease in the increasingly post-Western world.

So, a message to those who will fight state Islamophobia is: be smart, be strategic,  and be steadfast. 

Salman Sayyid

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