La petite partition de Gilles Kepel

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« Comment peut-on éviter la partition ? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire : la partition ».

François Hollande

 

Visiblement sans talent pour l’improvisation, la petite partition du savant Kepel ne varie guère d’un ton. De plateaux télé en plateaux radio, de journaux en magazines, il va répétant mot pour mot des phrases entières de son livre lors d’interviews elles-mêmes répétées. Nous l’avons pu constater par une lecture globale de ses interventions médiatiques en miroir de sa Petite partition, que Gallimard a finalement titré La fracture. En somme, nous avons appliqué au savant les méthodes de sa science : pour comprendre le phénomène Kepel, son passage à l’acte médiatique et sa stratégie d’hégémonie sur l’islamologie française, nous sommes allés à la source et l’avons lu dans le texte. C’est la controverse, dit le professeur, qui fait progresser les sciences humaines.

 

Lutte pour l’hégémonie de l’islamologie française

 

            Depuis la vague d’attentats en France, plusieurs lectures du phénomène djihadiste se sont disputées le leadership intellectuel. Dans sa simplification essentielle, le champ médiatique a formulé le problème sous la forme d’une mauvaise dispute théologique : la violence djihadiste résulte-t-elle d’une islamisation de la radicalité ou d’une radicalisation de l’islam ? Pour trancher cette fausse alternative qu’ils posent eux-mêmes, qui mieux que ceux-là qui avaient prédit avant tout autre L’échec de l’islam politique (Roy, 1992) et le Déclin de l’islamisme (Kepel, 2000) ? Deux champions de la recherche ont ainsi rapidement émergé : Olivier Roy prêche en faveur de la première option qui refuse de faire de l’acte terroriste la conséquence d’une radicalisation religieuse, tandis que Gilles Kepel défend la seconde, qui fait de la radicalisation islamique dite « salafiste » la salle d’attente du terrorisme.

La publication récente de La fracture de M. Kepel s’inscrit dans ce contexte d’une lutte pour l’hégémonie de l’islamologie française, médiatiquement scénarisée sous l’aspect d’une gigantomachie d’universitaires. Outre le pur prestige intellectuel objet de cette lutte, outre également la dimension matérielle des « sommes considérables »[1] actuellement débloquées par les gouvernements et fondations diverses, l’enjeu est évidemment politique. Par ces interventions médiatiques, il s’agit de conseiller publiquement le Prince en donnant un nom et une explication à un phénomène nouveau, la violence djihadiste en France, majeur dans l’auto-compréhension de notre société. Or cela détermine en conséquence la mise en place de politiques publiques internes (par exemple, le fichage pour atteinte à la sûreté de l’Etat d’individus jugés « radicalisés » du seul point de vue de leur rapport à la religion) et externes (l’intervention militaire étrangère comme continuation de la politique intérieure par d’autres moyens, les frappes aériennes). Cette querelle française a donc une portée politique bien au-delà d’elle-même. C’est à ce titre que le phénomène Kepel – au sens premier de « ce qui apparait » et dérivé de « ce qui frappe par ses talents » – est intéressant.

La première surprise quand on ouvre La fracture se situe dans le choix de l’exergue. On y lit un extrait des Démons de Dostoïevski. Le personnage de Liamchine, membre d’un complot démantelé qui visait le renversement du pouvoir tsariste, se confesse auprès des autorités sur la stratégie de son groupe : précipiter la décomposition de la société, la démoraliser dans tous les sens du terme, pour s’en emparer en lui offrant ce qui, alors, lui apparaîtra comme un salut. En bref, rien de très original, ce sont là les grandes lignes du Catéchisme révolutionnaire de Netchaïev. On voit mal le sens de cet exergue qui, de façon évidente, établit un parallèle entre la stratégie djihadiste et celle du nihilisme russe de la fin du XIXe, ici dépeinte par l’entremise de Dostoïevski. Et si la fonction d’un exergue placé en tête d’un ouvrage est bien d’en résumer le sens, celui-là, très séduisant, ruine involontairement tout ce qui faisait le propre de la position de M. Kepel : à savoir, qu’il y a une particularité islamique au djihadisme qui rend incomplète toute lecture profane du phénomène. C’est comme si l’auteur, trop parfaitement exercé aux pratiques de la mondanité, n’avait pu se retenir de dire qu’il en avait de la culture, qu’il en était un savant, qu’il avait lu Dostoïevski, et qu’il l’avait même lu en pensant à ses propres travaux. Malheureusement pour lui, ce laisser-aller a pour effet de discréditer son attachement à la dimension religieuse du djihadisme, qui avait au moins le mérite, par contre-coup, de pointer le problème de la société française dans son rapport spécifique à l’islam.

 

La fracture française n’est pas une cause

 

À la différence de précédents ouvrages de M. Kepel qui faisaient état d’un certain effort conceptuel, La Fracture ne le fait pas. Même le prologue et l’épilogue qui cerclent les chroniques restent englués dans l’immédiateté du temps journalistique. L’urgence politique et les opportunités financières ne sont pas toujours bonnes conseillères quand on est savant ès humanités. Et l’offre de service de M. Kepel aux candidats à l’élection présidentielle de 2017 n’est pas très convaincante. Si l’ouvrage est difficile à saisir, c’est donc moins par son haut degré de réflexion et d’analyse, que par son aspect conceptuellement bariolé, empreint de tendances contradictoires, où l’apparente pure accumulation de faits et d’anecdotes finit par former un discours politique légitimé par une autorité scientifique. On en sort avec une connaissance certaine des « dossiers » comme disent les politiques. Mais sans compréhension de l’histoire de ces dossiers.

Quel est l’objectif poursuivi par M. Kepel ? Conseiller le Prince et le Peuple, en tirant un diagnostic à propos du « devenir de notre société »[2] après les attentats des dernières années. « Les services de l’Etat font ce qu’ils peuvent, écrit-il, mais une fracture menace notre société. Ce n’est que si elle se mobilise elle-même, si elle comprend ce défi qu’il pourra être relevé »[3]. Derrière cette mauvaise syntaxe, l’idée est assez simple. Ce n’est pas à la fracture à se mobiliser mais bien à la société, prise indistinctement, pour éviter la fracture. Selon M. Kepel, « deux forces de désintégration » taraudent la société française et se font face : « d’un côté, les mouvements communautaristes, qui font prévaloir l’appartenance religieuse et ses marqueurs sur le territoire et dans l’espace public » ; « de l’autre, une conception identitaire et étroite de la France dont le fonds reste ethno-racial et xénophobe »[4]. Or, M. Kepel, qui ne cesse de prévenir contre les dangers de cette fracture ne cesse en même temps de la reconduire, non seulement comme une donnée diagnostiquée, mais comme une grammaire générale censée fournir une clé d’intelligibilité des phénomènes sociaux. En d’autres termes, on passe tranquillement du plan descriptif, où la fracture est décrite comme un effet dont il s’agit de chercher les causes pour la « relever », au plan normatif, où cette même fracture est naturalisée comme causa sui qui détermine le tout de la société. Pour un chercheur revendiqué qui ne cesse de pérorer sur l’importance de la science et de ses exigences, c’est assez cocasse. Bref, le tour de passe-passe théorique est grossier : en bon Don Quichotte de la République Une et Indivisible, notre chevalier à la grave figure pointe et s’effraie de ce qu’il présuppose en prétendant le construire analytiquement.

Reprenons le diagnostic : chaque côté de la fracture semble alimenter l’autre et creuser cette dernière. Mais seul le premier, celui des mouvements communautaristes, retient pourtant l’analyse de notre savant qui feint l’effroi face à sa propre découverte, tel l’enfant pris de panique devant le monstre qu’il a lui-même dessiné. La menace de la fracture a alors pour fonction de délégitimer par anticipation la lutte contre l’islamophobie comme entreprise communautaire. Et M. Kepel, luttant contre ceux qui luttent contre l’islamophobie, peut alors poser en bon conciliateur.

 

Qui occulte quoi ? Ou l’art de la faire à l’envers.

 

            Pour avancer sa thèse centrale, M. Kepel s’arrête sur l’affaire du burkini. Il écrit : « Les affaires du burkini qui ont émaillé l’été dès après le massacre de Nice ont eu pour fonction, dans leur instrumentalisation, d’occulter le terrorisme et d’inverser la charge de la culpabilité, dépossédant ainsi la France du statut de victime pour en faire le bourreau. »[5]  Mais que veut dire vraiment M. Kepel lorsqu’il parle « d’inverser la charge de la culpabilité » ? On a du mal à lire entre les lignes. Reprenons le raisonnement dans l’ordre. Si la France était la victime, et les terroristes les coupables, inverser la charge de la culpabilité impliquerait alors une situation dans laquelle la France deviendrait bourreau et les terroristes victimes. Or, quel rapport entre ces terroristes et les musulmanes voilées au cœur de l’affaire du burkini ? Par un étrange glissement dont il a le secret, M. Kepel parvient à identifier mine de rien des baigneuses estivales et des terroristes responsables de massacres. En vérité, personne ne suit vraiment la logique à l’œuvre. Et l’on ne cherche absolument pas à débusquer ici quelque trace qui trahirait une islamophobie larvée de M. Kepel. Mais le fait est que, par cette malheureuse ambiguïté, M. Kepel laisse ses propos ouverts à n’importe quelle interprétation confuse.

On est donc loin du projet de « débrouiller l’écheveau contemporain » du terrorisme djihadiste. Pourtant, l’obscurité savante qui avance à coup de formules allusives, donc imprécises, n’est pas snob chez M. Kepel, ni voulue comme stratégie d’enfumage. On observe plutôt une difficulté réelle chez l’auteur à dire ce qu’il veut. Il n’est pas aisé de savoir ce qu’on veut. Certes, comme tout opportuniste de profession, M. Kepel sait qu’il vise sans doute ceci : en l’espèce, la direction d’un nouveau programme de recherche, d’un Grand Institut dont les financements seraient dévoués aux recherches képéliennes sur le djihadisme. Mais comme tout opportuniste de caractère, grisé par l’espoir lointain qu’il a entraperçu dans sa tête, il en vient à allonger le pas pour laisser au hasard sa stratégie.

En dépit d’une logique de l’argumentation souvent incertaine, on doit reconnaître à M. Kepel un talent littéraire plus certain. La fracture se lit comme un bon polar. Malheureusement, cela vient du fait que notre auteur, par cette « force de persuasion » propre aux romanciers, parvient presque à nous faire prendre ses conjectures pour des vérités démontrées. Et il arrive parfois à son lecteur ce qui arrive quand on est « pris » par un roman qui a tous les airs de la réalité.

 

Islamo-gauchistes VS identitaro-sionistes ?

 

Ainsi, M. Kepel sait très bien faire de la lutte contre l’islamophobie le cheval de Troie du terrorisme. C’est là l’argument éculé, de Marianne au Figaro en passant par le Nouvel Obs et Libération, contre les « islamo-gauchistes », désignés comme idiots utiles du djihadisme. D’ailleurs, retrouver sous la plume des nouveaux chiens de garde un élément du marxisme-léninisme dans ce qu’il a de plus vulgaire, c’est-à-dire une sorte de Weltanschauung pour les nuls, une philosophie de l’histoire au rabais, a une vraie saveur. En revanche, concernant M. Kepel[6] qui est un universitaire-travaillant-sur-ces-enjeux-depuis-trois-décennies, on espérait mieux. Et il faut bien dire que s’il y a charlatanerie, elle consiste à faire d’une catégorie strictement polémique, une catégorie scientifique censée informer sur un phénomène déterminé. Derrière les effets de manche du chercheur axiologiquement neutre, il y a donc des décisions théoriques qui sont d’emblée politiques.

En effet, si l’islamo-gauchisme ne décrit rien de précis, l’accusation désormais admise a néanmoins le mérite d’avoir fait sortir de sa planque toute la coalition bigarrée de ceux qui s’y opposent. De sorte que, à l’islamo-gauchisme supposé, s’oppose la coalition réconciliée des identitaro-sionistes. Cette réconciliation des identitaires et des sionistes n’avait rien d’évident bien qu’elle le semble désormais. On en a vu une parfaite illustration dans les paroles de Mme Morano sur la France « pays de race blanche ». On s’est beaucoup indigné de l’aveu, on a moins relevé sa véritable nouveauté : de l’original des propos de De Gaulle dans les années 1950 à sa reprise par Mme Morano en 2015, la France est passée d’un « pays de religion chrétienne » à un « pays judéo-chrétien », lavant à peu de frais sa mauvaise conscience antisémite. Ainsi, ce nouveau roman national est le fait d’une pure contingence qu’il faut saisir dans son histoire propre[7]. D’ailleurs, comment expliquer que certains intellectuels juifs soient devenus les défenseurs les plus zélés de la France chrétienne qui a, soit dit en passant, préexisté au décret Crémieux, et que des nationaux-républicains soient devenus de grands amis d’Israël ? Pour réaliser cette improbable réconciliation idéologique, il a fallu œuvrer à un long travail de contre-révolution intellectuelle traduit notamment par plusieurs personnalités[8]. Du journaliste à l’académicien, de Zemmour à Pierre Nora en passant par Taguieff, Finkielkraut, Élisabeth Lévy, BHL, Val, etc. On la retrouve se déclinant sur au moins quatre axes fondamentaux : 1) une défense chevronnée du rôle positif de la colonisation ; 2) une passion nouvelle pour la laïcité comme valeur (héritée des racines chrétiennes de la France) ; 3) une islamophobie revendiquée (qui peut expliquer la nouveauté de la passion précédente) ; 4) une obsession pour diagnostiquer un nouvel antisémitisme des banlieues dès qu’une solidarité internationale avec le peuple palestinien se fait jour en France. Quatre axes en face desquels nous nous trouvons.

 

Politique de la lutte contre l’islamophobie

 

Notre point n’est pas de contester l’existence de ces fractures communautaires et identitaires qui sont aussi, on le voit, des fractures politiques. Et le ridicule de la pose de M. Kepel n’enlève rien à la gravité de son sujet. Le point est plutôt de reconsidérer ces fractures dans leur histoire pour remettre le diagnostic à l’endroit. De ce point de vue, on peut considérer un exemple parfaitement symptomatique. M. Kepel, et avec lui tout le chœur médiatico-politique, considèrent les 130 morts de « l’attaque coordonnée du 13 novembre » comme « le pire massacre de masse commis à ce jour sur le territoire français depuis celui d’Oradour-sur-Glane »[9]. Ainsi, le massacre du 17 octobre 1961, l’exécution de plusieurs centaines de manifestants algériens pacifiques par la police française, est tout bonnement nié. Cette histoire n’existe pas.

Si donc il y a bien une fracture raciale, sociale, communautaire en France, cela n’est pas le fait de Daesh et des attentats. Certainement, ces derniers ont eu un effet de révélation sur celle-là. Mais révéler n’est pas créer. Cette fracture, dont prétend-nous prévenir M. Kepel, a une histoire et est en vérité politiquement organisée. Elle est une reconduction sous de nouvelles formes de la fracture coloniale. C’est donc elle, qui n’est pas qu’une menace, qu’il faut anéantir ! Non pas les solidarités communautaires qui s’organisent et s’y opposent, tel le CCIF, en prenant en charge leur abandon délibéré par les instances de l’État, tout autant rompu à la gestion néolibérale de la solidarité qu’à la préférence laïciste de cette gestion.

Cette inversion classique des causes et des effets est en fait responsable de tous les malheurs de M. Kepel, dès lors voué à la vaine déploration. Comment, en effet, ne pas réduire son propos à une déploration satisfaite, quand on regrette autant la fracture que ceux qui cherchent à l’anéantir ? Mais M. Kepel s’obstine à poursuivre son entreprise[10]. Et l’ironie se traduit alors, de l’autre côté, par une injonction paradoxale à l’égard du citoyen musulman. Pour bien satisfaire aux canons de la République, le citoyen musulman doit en même temps ne pas s’organiser en communauté et ne pas chercher de soutien au-delà de sa communauté. En effet, dans le premier cas il est accusé d’être un « entrepreneur communautaire » qui favorise la rupture avec la société, dans le second d’être un lobbyste dangereux qui favorise la jonction avec la société. En vérité, le problème est que dans les deux cas il est un musulman qui a prétention à faire de la politique, c’est-à-dire justement à transformer des rapports sociaux qui transcendent sa particularité communautaire. Ainsi tourne le cercle vicieux de l’islamophobie savante : on refuse au musulman l’entrée en politique pour mieux l’accuser de s’en tenir à sa communauté ; on l’accuse de s’en tenir à sa communauté pour mieux lui refuser l’entrée en politique.

L’injonction paradoxale relevée plus haut n’a donc qu’un seul but : confiner à l’isolement et à l’impuissance politique, celle-là même qui ressasse les passions tristes par défaut de puissance d’agir, qui est aussi défaut de vertu possible – ou, dit très simplement, défaut de pouvoir jouer les beaux rôles. Dès le moment où s’affirme un discours qui prend en charge le ciblage des musulmans dans sa réalité politique et prétend en faire un problème public, ce discours est doublement soupçonnable : d’être musulman et d’être politique.

Or, à ce sujet, il faut savoir raison garder et dégonfler ces craintes vagues en leur exposant leur véritable objet. Dans le cadre de l’État-nation, toute activité politique est et ne peut être qu’une émancipation à l’égard de ce que d’aucuns craignent de nommer son essence ou son identité. Dans les faits, avoir prétention à agir au niveau de la loi, générale et abstraite, c’est déjà viser au-delà de soi et de ses particularités. Ceux qui militent pour l’abrogation de la loi anti-voile de 2004 cherchent bel et bien à sortir d’un régime d’exception, en aucun cas à en revendiquer un nouveau. Or, on passe aujourd’hui pour intelligent, bien au-delà de M. Kepel, quand on feint de trouver dans ces actions une simple volonté d’extension de droits individuels et particuliers, par opposition supposée à un vrai projet politique d’intérêt général de « faire société », ou « re-faire », on ne sait plus trop où on en est. Malheureusement, ce n’est pas qu’une méprise. Si ces intelligents s’obstinent à voir dans les luttes communautaires une réduction de la politique, c’est simplement parce qu’elles entraînent une réduction de leur pouvoir. Elles les dépossèdent non seulement du monopole de la définition de ce qu’est la politique, mais encore de son exercice et de son pouvoir effectifs.

Prenons le cas du PIR. Son objectif n’a jamais été de se marginaliser dans le champ politique. C’est tout autre affaire d’être isolé de fait pour les besoins du statu quo et de sa reproduction dès qu’on aborde les questions raciales et religieuses dans toute leur sédimentation historique et politique ; dès qu’on affirme, par exemple, que l’islamophobie est un axe majeur de la contre-révolution coloniale[11] ;  dès qu’on soutient de façon conséquente que, dans les conditions déterminées qui sont les nôtres, le combat contre l’islamophobie est l’axe majeur de la lutte pour une société décoloniale.

Si donc dès le moment où ils sont reçus dans l’espace public, nos jugements politiques sont à certains encore comme des plaintes, c’est plutôt par scotomisation, comme dit la psychanalyse qui plaît tant à M. Kepel. La réalité politique de nos jugements nous est tout simplement refusée par ceux-là mêmes qui projettent sur ces jugements la seule réalité qu’ils se savent pouvoir combattre, la réalité morale. Parce qu’ils sont incapables de nous combattre politiquement, ils voudraient faire de nous de simples plaignants. Mais cela ne prend pas. Le régime de l’inculpation n’a jamais été le régime d’expression du PIR. C’est d’un côté lui faire offense que de l’avoir pensé ; de l’autre, lui prêter trop grande influence dans la détermination du tribunal du politiquement correct. C’est d’ailleurs pourquoi le PIR n’a jamais adopté cette stratégie lamentable qu’est la quémande du mendiant. Les lamentations, écrit fort bien Dostoïevski, ne sont qu’un besoin d’ajouter du sel à la blessure.

 

L’histoire « rétro-coloniale » ou l’inconscient décolonial de M. Kepel

 

Au reste, il serait malhonnête de reprocher à M. Kepel de n’avoir pas saisi l’essentiel de ces dynamiques dans leur histoire, à la différence de certains mauvais essayistes pour qui tout ce qui n’est pas de droite est nécessairement de gauche, et tout ce qui est antiraciste nécessairement subventionné par l’État. En partie volontairement, en partie malgré lui, M. Kepel a pour sa part parfaitement intuitionné le fond historique qui remonte avec toute sa clarté au gré de la fracture qu’il diagnostique. Dans Terreur dans l’Hexagone, il a en effet présenté un concept intéressant à ce sujet : celui d’histoire rétro-coloniale. Ce qui expliquait alors le (très relatif) succès du djihadisme en France était, selon les mots de notre auteur, une « histoire rétrocoloniale loin d’être terminée ». Or comment comprendre ce concept de « rétro-colonial », jamais vraiment défini, autrement que comme ce qui permet de décrire cette histoire présente qui offre un droit de retour au colonial ? Par exemple, le cas Merah, compris sous ce concept, manifeste pathologiquement un « retour du refoulé colonial » selon les mots de M. Kepel.

En effet, selon le Dictionnaire historique de la langue française, on emploie « rétro » comme premier terme d’un mot composé pour exprimer un mouvement en retour, en arrière. Le style dit « rétro » redonne ainsi valeur à ce qu’on croyait avoir définitivement dépassé. Ce que M. Kepel a donc, dans son intuition, confusément nommé « l’histoire rétro-coloniale de la France », n’est rien d’autre que ce nous nommons de façon déterminée la contre-révolution coloniale, à savoir le vaste mouvement historique qui a accompagné toutes les politiques de coercitions à l’égard des populations de l’immigration post-coloniale et particulièrement à l’égard des musulmans, offrant un véritable droit de retour au colonial dans nos sociétés contemporaines. En ce sens, on peut tout à fait faire nôtre la remarque de M. Kepel à propos de l’attentat de Merah et l’étendre à tous ceux survenus depuis. Ces événements, au-delà de la sidération immédiate qu’ils provoquent, viennent plus profondément « questionne[r] la pertinence de l’idéologie française de l’intégration comme roman national laïque et républicain et réécri[re] dans le sang un grand récit sombre de la France contemporaine qui la révèle brusquement comme société rétrocoloniale. »[12] On ne saurait dire mieux ! Et c’est justement pour éviter de s’en tenir à des questionnements seulement énoncés que le PIR revendique aujourd’hui toute sa place et son autonomie dans le champ politique français, comme force de projet et stratégie de pouvoir[13].

 

« Ça a à voir avec l’Islam », et après ? 

 

Malheureusement, cet inconscient décolonial de M. Kepel rentre en conflit avec son surmoi politico-médiatique. Et l’auteur ne peut manifestement pas donner à son intuition profonde le droit qui lui mérite. Par un curieux effet de compensation, il lui faut alors oublier l’histoire réelle des hommes, leurs pratiques et leurs représentations, pour se consacrer à la construction abstraite d’une explication finaliste et religieuse. Là encore, il faut s’entendre sur l’objet de notre divergence. On peut s’accorder sur le fait qu’il y a parfois en France une difficulté avec la dimension religieuse du djihadisme. Oui, l’énoncé ressassé selon lequel « ça n’a rien à voir avec l’islam » est une manière de dénégation évidente qui, en outre, repose comme le remarque par ailleurs très habilement M. Thomson[14] sur une prétention à savoir ce qu’est l’islam – ce qu’un énonciateur profane ne peut pas assumer sans se contredire en même temps. Tout cela est absolument vrai… Mais dire que « ça à voir avec l’islam », MM. Kepel et Thomson, c’est prétendre quoi d’autre ? Cette question, comme sa réponse, ont semble-t-il échappé à l’habileté intellectuelle de nos djihadologues ex professo.

Reposons donc la question plus concrètement. Une fois que l’on a admis que le terrorisme djihadiste avait, sur la bonne foi des revendications de ses auteurs, à voir avec l’Islam, que fait-on ensuite ? On interdit l’Islam, on brûle le Coran, on l’expurge de ses éléments jugés incompatibles avec les valeurs républicaines, on espère une nouvelle édition arrangée par les soins du savant Kepel et accompagnée d’un véritable appareil critique ? Il faut prendre au sérieux ces questions car elles l’ont été par nombreux politiques. Mais pour un champion de la laïcité savante tel M. Kepel, cette prétention profane d’intervenir dans le religieux est aussi arrogante qu’ironique. Et cela n’a pas l’air, cette fois, de l’effrayer.

En effet, il n’hésite pas, par exemple, à considérer le salafisme, même quiétiste, comme une sorte de salle d’attente du djihadisme. Il écrit notamment : « Si tous les salafistes ne sont pas djihadistes, il n’en est pas moins vrai que le djihadisme se construit sur le socle du salafisme »[15]. Or, même à admettre que le salafisme est une condition nécessaire du passage à l’acte djihadiste, ce qui est contesté par les travaux d’Olivier Roy, la logique élémentaire en classe Terminale distingue entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Même à supposer que le salafisme soit nécessaire au djihadisme, cela n’équivaut pas à ce que le salafisme implique le djihadisme. Par conséquent, du point de vue du droit, rien ne peut justifier qu’on criminalise politiquement un certain rapport à la religion qui ne contrevient pas à la loi positive. Tout au contraire, les milliers de perquisitions qui ont eu lieu avec ce genre de fausses justifications en arrière-plan n’ont été qu’arbitraires. L’embêtant avec M. Kepel est qu’il prend souvent ses conjectures pour des raisonnements, et il croit avoir démontré dès qu’il dit qu’il a démontré. Et le dangereux avec les politiciens est qu’ils croient M. Kepel.

La connaissance à laquelle parvient pourtant notre savant est tout simplement nulle. Énonçons son résultat véritable : le salafisme peut être ou ne pas être la salle d’attente du passage à l’acte djihadiste. Mais, pense-t-il, puisqu’il est arrivé qu’il le fût, on ne peut exclure qu’il n’y ait là l’effet d’une cause finale. D’une corrélation déjà incertaine, on fabrique une causalité inventée. Chez les philosophes, on appelle cela un sophisme : un discours faux qui se donne l’apparence du vrai. Poussons jusqu’à l’absurde ce faux raisonnement et remontons la chaine des petites causes finales. Le fait que certains djihadistes, précédemment salafistes, furent des athées avant leur conversion, fait-il de l’athéisme la salle d’attente du salafisme ? Dans le monde merveilleux de la logique képélienne, la question devrait légitimement se poser. Mais ce monde merveilleux n’existe pas en dehors de la conscience de M. Kepel.

 

Mettre fin à la petite partition

 

Finalement, ce qui semble embêter M. Kepel, comme il le reconnait lui-même à propos du Bondy Blog, c’est que cette nouvelle génération issue de l’immigration post-coloniale est désormais « rompu[e] à la polémique publique et aux arguties de la vie politique »[16]. Qu’elle n’accepte pas qu’on pose sans elle les problèmes la concernant et qu’on les pose de manière à ce qu’on n’y puisse jamais répondre – qui donc se dit satisfait d’une fracture de la société française ? – et la voilà déclarée ennemie de l’intérieur. Qu’elle soutienne que les actions communautaires sont une manière de refaire de la politique et du social par le bas, quand les politiques publiques ont délibérément désinvesti le champ de la solidarité, et la voilà fracturant la société. Qu’elle affirme que ce n’est pas aux solidarités communautaires qu’il faut mettre fin, mais à l’islamophobie qui rend ces solidarités si politiquement nécessaires, et la voilà rhétoricienne. Voilà ce qu’est l’art français de la faire à l’envers. En d’autres termes, plus la critique décoloniale conquiert l’espace de sa légitimité politique, plus elle est soupçonnable de tromperie, de manipulation et de simulation. Le Tribunal médiatique qui a condamné le double-discours de Tariq Ramadan tient lieu de jurisprudence en la matière. L’indigène est d’autant plus soupçonnable qu’il force le respect, qu’il est digne d’admiration. Pourquoi ? Parce que rien n’est fait pour qu’il le soit. Et c’est justement cela notre dignité : tenir assez droit malgré tout pour tenir en respect jusqu’au mépris.

La petite partition interprétée par M. Kepel a ainsi, elle aussi, un effet de révélateur. Sous de mauvais prétextes, elle a l’avantage de discréditer toute remise en cause de la politique étrangère française et de l’héritage colonial in vivo de la République. Or ni nous ni personne ne cherchons à occulter le terrorisme – et ça n’est pas triompher que triompher d’adversaires qu’on s’est soi-même arrangés pour jouer les beaux rôles. En revanche, il est certain que nous n’avons jamais cherché à donner au terrorisme une signification ex nihilo, à en faire une hypothétique force malveillante sans politique et sans histoire. À l’exact opposé de M. Kepel, on peut affirmer sereinement que si le « débat » public souffre de quelque chose à ce sujet, c’est moins d’une occultation que d’un aveuglement dû au flash médiatique de son traitement.

Quant à l’occultation, elle tient plutôt dans ce jeu que, de tout côté, on ne cesse d’alimenter parce qu’ainsi sont ses règles. Gauche, droite, correct, incorrect, islamo-gauchiste, identitaro-sioniste. Il n’y a rien de plaisant à débusquer une convergence d’adversaires dans ces conditions. Mais hormis quelques mauvais choristes bien placés du politiquement correct ou incorrect, chacun sent bien qu’il s’agit d’un jeu auquel il n’a  jamais vraiment voulu jouer, et à quel point il s’ennuie à s’échauffer lui-même accusant celui qui se tient en face d’être en face. La chance historique de la puissance indigène, sa force créatrice au sens politique, ne tient pas dans une mise au jour illuminée de ce qu’aucun de ses ennemis n’aurait vu. Elle tient, dans son essence, au refus de jouer ce jeu. « Nous ne voulons plus jouer votre jeu » dit l’Indigène fondamental. Nous voulons en redéfinir les règles.

Ici s’achève la polémique. Là commence la politique.

 

Hakim Al-Jamaa, membre du PIR

 

Notes

[1]    Olivier Roy, entretien à l’Obs « Djihadisme : Olivier Roy répond à Gilles Kepel », 6 avril 2016

[2]    Gilles Kepel, La fracture, éd. Gallimard/France Culture, p. 13.

[3]    Ibidem, p. 196.

[4]    Ibid., p. 12.

[5]    Ibid. 260.

[6]    Gilles Kepel, entretien « Les islamo-gauchistes, ces charlatans ! », 2 novembre 2016, Le Nouvel Obs.

[7]    Houria Bouteldja a proposé une généalogie de ce revirement dans son intervention « Racisme (s) et philosémitisme d’Etat ou comment politiser l’antiracisme en France ? ».

[8]    Pour se prévenir de toute mauvaise polémique, rappelons à ces nouveaux ex-marxistes-léninistes ce que disait Marx lui-même dans la Préface au Capital de 1867, et qui vaut comme principe élémentaire quand on propose une analyse politique : « il ne s’agit ici de personnes qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories », c’est-à-dire personnification de rapports de forces politiques et idéologiques.

[9]    Gilles Kepel, La fracture, op. cit., p. 23.

[10]  Ibidem. cf. particulièrement pp. 219-222.

[11]  Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale, La Fabrique, 2009.

[12]  Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone, « L’affaire Merah en contexte », Gallimard, 2015.

[13]  Louisa Yousfi, « Le PIR veut-il (vraiment) le pouvoir ? »

[14]  David Thomson, entretien aux Inrocks, « Le jihad répond au vide idéologique contemporain », 5 décembre 2016, en ligne.

[15]  Gilles Kepel, La fracture, op. cit., p. 153.

[16]  Ibidem, p. 222.

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