« La Dignité c’est ce qui fait que, bien qu’on ait été salis, bafoués, meurtris, on est encore là, on parle et on n’a pas peur. On gardera cette Dignité pour nos morts quoi qu’il arrive ». Entretien avec Jessica Koumé, mars 2017

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En ce jour de la Marche pour la Justice et la dignité, parole est donnée à l’une des membres des familles qui est à son initiative, Jessica Koumé. Son compagnon, Amadou Koumé, a trouvé la mort lors d’une intervention d’agents de la BAC de Paris en mars 2015. Elle a rejoint aussitôt le collectif Urgence notre police assassine et a fait partie de la MAFED organisatrice de la Marche de la Dignité d’octobre 2015.

Juste après sa prise de parole lors du meeting appelé par les familles de victimes de violences et de crimes policiers qui s’est tenu le 4 mars dernier à Paris, elle explique plus longuement dans cet entretien comment la lutte contre l’impunité accordée aux policiers est d’abord une lutte contre le silence des institutions policière et judiciaire ainsi qu’une lutte contre le déni du crime qui finit par se confondre avec le déni de la personne tuée aux mains de la police, un homme noir en plein Paris.

L’enquête à propos de la mort d’Amadou : obtenir le simple rétablissement de la procédure judiciaire

 

Amadou est mort entre les mains de la police le 6 mars 2015 à Paris. On revient de très loin en ce qui concerne la procédure judiciaire car un an après, le procureur avait tout simplement décidé de classer l’affaire sans suite. Mais c’était sans compter sur notre acharnement.

La décision du procureur repose d’abord sur des éléments infondés. Il mentionne le fait qu’Amadou était « grand », « impressionnant  et qu’il présentait une « surcharge pondérale » ! Il évoque également des « propos incohérents », une « agitation » ainsi qu’une « agressivité » de la part d’Amadou. Or, tous les témoins s’accordent pour dire qu’il n’était en aucun cas agressif. En fait, le procureur défend la thèse de la légitimité de l’usage de la clé d’étranglement. La décision de non-lieu repose également sur des contradictions puisqu’il explique que ce sont des divergences entre les déclarations des policiers et le nombre excessif d’élèments dans le dossier qui constituent des obstacles dans la recherche précise des responsabilités de chacun des policiers présents lors de la mort d’Amadou. Pourtant, face à tous ces élèments avancés par le procureur, l’autopsie est claire  et nette : elle révèle un oedème pulmonaire survenu dans un contexte d’asphyxie, des traumatismes faciaux, de nombreux hématomes sur le corps et des infiltrations hémorragiques.

Quant à l’enquête de l’IGPN, elle est identique à celle du procureur. Après avoir entendu les policiers à  deux ou trois reprises, elle a conclu qu’aucun élément dit probant ne pouvait les mettre en cause et établir une volonté directe de tuer Amadou. Et pourtant, un certain nombre d’éléments nous laisse penser le contraire.

Plus généralement, je pense que la mort d’Amadou est gênante. Depuis le début, je suis face à un mur de silence, ce que j’appelle « le silence coupable ». Tout le monde se tait ; à aucun moment, le procureur ou l’IGPN n’ont voulu s’exprimer publiquement. Contrairement à d’autres affaires dans lesquelles la victime est accablée ou  criminalisée, le silence est total sur l’affaire Amadou Koumé. Et ce silence inhabituel ne peut qu’intriguer.

Pour revenir au non-lieu décidé par le procureur, il avait pour but de nous décourager, nous la famille, en nous mettant des bâtons dans les roues. Il s’agissait aussi de retarder le processus judiciaire en prononçant au dernier moment le non-lieu des policiers, le procureur ayant un an pour se décider. Mais heureusement, par crainte d’un classement sans suite, mon avocat a décidé de saisir un juge d’instruction, ce qu’il est possible de faire au bout de trois mois sans nouvelle du procureur. Mon avocat a tout de suite vu que le procureur n’était pas objectif en nous cachant l’autopsie et bien d’autres choses encore. On peut dire que nous avons gagné du temps puisque si nous avions attendu un an, sans doute qu’il n’y aurait pas de juge aujourd’hui. On avait anticipé sans grandes difficultés que les policiers n’allaient pas être mis en cause. En nous présentant sa décision, le procureur s’est adressé à nous de manière ironique : « Vous pouvez user de tous les moyens possibles pour obtenir un juge d’instruction », ce qui voulait dire « débrouillez-vous ».

Nous nous sommes effectivement débrouillés en portant plainte directement auprès du Doyen des juges d’instruction. Face à toutes les incohérences du dossier que nous avons nous-mêmes soulevées, il n’a pas eu d’autre choix que de nommer un juge d’instruction, ce qu’il a fait en juin 2016, soit un an et demi après la mort d’Amadou. Il faut savoir qu’en l’absence d’une instruction judiciaire à l’initiative du procureur, on est obligé, pour accéder à son ouverture, de payer une caution calculée sur ses ressources. Elle me sera remboursée uniquement si les policiers sont condamnés. Je trouve cela scandaleux

Aujourd’hui, l’enquête avance doucement mais sûrement. La juge travaille en toute objectivité ce qui veut dire qu’elle ne prend pas en compte le fait que ce soit des policiers qui soient mis en cause. Elle mène son instruction selon les éléments qui lui sont communiqués. Mais avec tout ce qui s’est passé, je reste prudente en gardant les yeux grands ouverts, ne pouvant pas avoir confiance en la Justice. Et je ne peux pas non plus me dire totalement satisfaite de la situation puisque nous avons ici le simple rétablissement du schéma procédural normal. Je devrai bientôt faire un point sur la procédure judiciaire en cours.

 

 

Faire l’expérience d’être seule face à l’État

A la mort d’Amadou, je me suis rendue compte que pour l’État, sa vie n’avait aucune importance. J’ai passé des millions de coups de fil pour savoir ce qui s’était réellement passé sans que personne ne me réponde : le  mur de silence dont je parlais. Lorsque je me suis rendue au commissariat du 10e arrondissement, j’ai bien  compris qu’on m’attendait puisque j’ai été accueillie par deux gardiens et que j’ai été fouillée de la tête aux pieds avant de pouvoir entrer au commissariat. Ce jour-là, on m’a reçue non pas dans un bureau mais dans un couloir. Ajoutons que lorsque j’ai voulu porter plainte, elle a été refusée ce qui m’a obligé à passer directement par le procureur. J’ai fait face seule à l’État, seule face au procureur qui défend l’État ; seule face à la police qui est le bras armé de l’État. J’insiste pour dire que pour moi la police est une police d’État et non pas une police pour la population. Chacun doit prendre conscience des dangers de la police. Moi-même, je vais devoir inculquer à mon fils le comportement à tenir face à la police pour éviter de recevoir une balle dans le dos ou d’être victime d’une clé d’étranglement. A ce propos, je rappelle que la clé d’étranglement est interdite dans plusieurs pays et qu’en France, elle est interdite dans la police des frontières, et qu’elle est  seulement tolérée et non pas autorisée. Combien de morts faudra-t-il encore avant qu’on ne décide de l’interdire. Je rêve d’une loi l’interdisant et qui porterait le nom d’Amadou Koumé.

 

 

La lutte et Urgence notre police assassine

Ma lutte, je la dédie à mon fils ; il s’agit pour moi de lui montrer que sa mère n’est pas restée inactive lorsque son père lui a été enlevé et qu’elle a agi pour que cela ne se reproduise plus ou du moins pour que cesse l’impunité insupportable dont bénéficient les policiers. Ma propre lutte sera pour lui un bon appui lorsqu’il apprendra plus grand que son père a été tué par des policiers. En ce qui me concerne, la lutte est aussi une forme de thérapie.

J’ai trouvé ma place dans le collectif Urgence notre police assassine parce qu’il réunit des familles de victimes. Lorsque j’ai organisé la marche à Saint-Quentin, j’ai été convoquée par les RG qui m’ont dit de ne surtout pas parler avec le collectif Urgence notre police assassine. Et bien entendu, j’ai fait le contraire en allant courir chez Amal Bentounsi car je ne pouvais absolument pas faire confiance à ceux qui sont de ce côté de la barrière. Pour moi, Amal Bentounsi est plus que la fondatrice du collectif UNPA puisqu’elle est devenue ma soeur de cœur. Elle est présente pour moi tous les jours. Le collectif c’est justement de l’entraide car entre familles, on se comprend. Une famille seule est une famille meurtrie, détruite. Moi-même, j’éprouve le besoin d’appeler les familles qui vivent le même drame pour leur conseiller de ne surtout pas rester dans le silence et de rejoindre le collectif.

La lutte est à la fois notre thérapie et elle est aussi une lutte qui doit s’inscrire dans l’histoire. On ne prétend pas changer les choses, mais notre expérience de familles de victimes est indispensable à cette lutte.

On sait que Urgence notre police assassine n’est pas du tout aimé par le pouvoir et les policiers. Je pense que ce n’est pas de leur intérêt que toutes les familles se réunissent et qu’elles démontrent, au-delà de leur dispersion géographique, qu’elles sont nombreuses. L’enjeu est de montrer que les violences policières sont très loin d’être des cas isolés.

Le travail du collectif est de porter nos voix et de faire en sorte que les morts aux mains de la police ne passent plus sous silence. Tout le travail de sensibilisation mené par Amal auprès des journalistes, des sociologues et des militants porte ses fruits. C’est ce que montre la médiatisation récente des affaires d’Adama et de Théo, alors que jusqu’à présent c’était plutôt le silence qui régnait. Il arrivera un moment où l’évidence ne pourra plus être niée. L’autre grand objectif de Urgence notre police assassine est bien sûr de mettre fin à l’impunité judiciaire des policiers. Et l’on sait que cela demandera des années de travail. En plus du crime, c’est l’impunité qui détruit les familles. Tout ce que l’on veut que c’est que la dignité de nos morts soit rendue en même temps que n’éclate la vérité.

 

 

Les marches pour Vérité et Justice pour Amadou

Il faut se rendre compte que les marches ont une très grande utilité. A chaque fois que j’ai organisé une marche, elle portait une revendication bien précise. La première marche à Saint-Quentin, qui était une très belle mobilisation, avait pour but d’obtenir le rapport d’autopsie un mois après la mort d’Amadou. Et une semaine après, j’obtenais le rapport d’autopsie. La deuxième marche, cette fois-ci à Paris en octobre 2015, servait à rendre hommage à Amadou, mais elle servait également à demander la nomination d’un juge d’instruction. Cette nomination, nous l’avons obtenue sept mois plus tard, au mois de juin 2016. S’il le faut, je redescendrais dans la rue pour dénoncer les éventuelles dérives dans le dossier s’il n’était plus instruit objectivement.

C’est pour cette raison que je considère que c’est très important que notre lutte ne soit pas l’objet d’attaques, ce qui veut dire aussi qu’elle se fasse dans le calme. Que ce soit clair, je n’ai rien contre les émeutes et je trouve même légitime d’exprimer la colère. Mais je crains que cela porte préjudice à la procédure judiciaire. Dès le début, j’avais demandé à tous les jeunes du quartier de rester calmes, non seulement au nom de la mémoire d’Amadou mais aussi dans l’intérêt de la procédure. Six mois après la mort d’Amadou, les policiers étaient venus jusqu’en bas de chez ses parents pour contrôler tous les jeunes du quartier en les mettant contre le mur. J’ai dit aux policiers qu’il s’agissait, en plus d’humiliations, d’une tentative d’énerver les jeunes et les gens, alors qu’ils étaient restés calmes depuis la mort d’Amadou. Le quartier aurait pu partir en fumée sans mon intervention et sans la confiance qui m’a été donnée. Aujourd’hui tout le monde en est satisfait car la procédure avance et personne n’a été en prison. On n’a pas trouvé de quoi nous criminaliser, nous la famille Koumé. Encore une fois, je trouve légitime d’exprimer sa colère mais peut-être ne faut-il pas le faire au nom des victimes mais dans un cadre général. Ce que je crains ce sont des mesures de « punition ». Face à « eux », il faut être intelligent. Une anecdote : face aux RG, j’ai fait celle qui ne comprenait, qui n’avait pas de cerveau. Alors que pendant ce temps-là, ce cerveau fumait, lisait le Code pénal. Ils ne doivent comprendre ni ta psychologie ni ta stratégie.

 

Les Marches nationales

La Marche de la Dignité du 31 octobre 2015 a été une très belle mobilisation qui a servi à éveiller de nouvelles consciences. Elle m’a apporté beaucoup de bien, à moi comme aux autres familles. Il est important qu’elle ait lieu chaque année, et à chaque fois en étant plus grosse de monde. Ajoutons qu’un tel mouvement fait peur au pouvoir. Sa crainte est de le voir prendre de l’ampleur et de voir les familles se réunir. J’avais vu passer des tweets l’an dernier montrant que la Marche avait fait trembler.  N’oublions pas que Sarkozy avait demandé en plein journal de 20 heures la dissolution du collectif Urgence notre police assassine, un soit-disant repaire d’ « ultra gauchistes violents » ! Ça nous fait rire et ça nous fait en même temps plaisir car cela prouve que nous leur faisons peur.

 

La marche de la Justice et de la Dignité qui aura lieu le 19 mars 2017 porte un nom important. La Justice signifie pour moi qu’on ne doit jamais prendre en compte le fait que l’accusé porte un uniforme afin de le juger uniquement à partir des textes de loi. La Dignité est ce qui permet à chaque famille de relever la tête. Les familles sont meurtries à chaque fois que leur proche est criminalisé et qu’il est rendu coupable de sa propre mort. La Dignité c’est ce qui fait que, bien qu’on ait été salis, bafoués, meurtris, on est encore là, on parle et on n’a pas peur. On gardera cette Dignité pour nos morts quoi qu’il arrive.

 

 

Les familles doivent être ensemble

Durant le meeting des familles contre les violences policières du 4 mars 2017 à Paris, les familles présentes, celles de Babacar Guèye, de Hocine Bouras, d’Amine Bentounsi et d’Amadou ont rendu hommage à toutes les victimes de violences et de crimes policiers. Le meeting a montré toute l’importance de la convergence des familles. Les violences policières ont pris une telle ampleur publique que beaucoup de gens portent un nouveau regard sur ces violences. Je le vois en ce qui concerne l’affaire d’Amadou. Le meeting a eu pour but de montrer que les familles sont toujours en lutte et qu’elles appellent à la mobilisation la plus importante. C’est nécessaire pour les familles de se sentir soutenues. Quand on vit le genre de drame qu’on a vécu, les familles peuvent vite se retrouver isolées. Il faut sortir du silence et s’allier avec les autres familles. Il faut également transmettre aux autres familles ce qu’on a appris. Pour ma part, j’ai appris qu’il fallait connaître ses droits pour savoir réagir, et cela, dès les premiers instants. Il faut absolument montrer à la police et à la Justice que la famille est présente dès le départ, et cela, en dépit de son accablement. Par exemple, il faut demander tout de suite le rapport d’autopsie qui est la seule pièce légale qui peut être communiquée. Il doit alors être scruté dans les moindres détails afin d’éventuellement demander une contre-expertise.

Il faut également prendre contact avec des associations de lutte contre les violences policières afin d’être mise en relation avec des avocats qui ne soient pas corrompus et qui ne travaillent pas avec la police. La première avocate que j’avais été consultée m’avait conseillé de ne pas faire appel à la presse ; j’ai aussitôt cherché un autre avocat. C’est pour cette raison que l’on veut créer avec l’Observatoire des violences policières un réseau d’avocats.

 

Le travail des militants : On a besoin d’entendre la vision de tout le monde

Je voudrais ici rendre hommage au travail des militants effectué depuis plusieurs décennies. Je suis convaincue que l’enquête sur la mort d’Amadou n’aurait pas avancé sans le travail très important des militants. Entre les familles et les militants, nous devons d’abord établir un rapport de communication. Lorsque nous ne pouvons pas être présentes, les militants portent nos voix. Dans la ville où je vis, il n’y a pas de militants. J’ai d’ailleurs le projet de sensibiliser les gens aux violences policières. En attendant, des jeunes m’appellent lorsque la police est dans le quartier ou qu’ils se sont faits frapper. Ils ont au moins ce réflexe de m’appeler. Je note qu’il y a de plus en plus de réseaux militants dans toute la France et qui surveillent toutes les affaires de crimes policiers. Et c’est très important aussi qu’il reste des écrits et des traces de toutes nos luttes.

 

Samia Moucharik, membre du PIR

 

 

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