Résistance Rom

Kaliban et Une Tempête version romani

arton1868

Il y a des moments dans une vie où tout acquiert un autre sens. Il y a des joies mais aussi des douleurs, des peurs et des espoirs naissants qui ouvrent le cœur, l’âme et l’intellect à d’autres perspectives. Il y a des rencontres, des embuches, des ponts qui donnent à voir.

Après relecture d’Une tempête d’Aimé Césaire , je me suis rappelée cette théorie qui fait de Caliban (Kaliban), la noirceur en langue romani. Je me suis replongée dans les exégètes de cette origine romani de l’étymologie du nom donné au personnage de La Tempête de Shakespeare (A. Kluyver ; E.K Chambers ; A.T Vaughan). Je suis revenue sur l’Angleterre des Tudor/Stuart, les édits de 1562, 1572, 1597 contre les Bohémiens et Vagabonds et sur les personnages romani de l’intemporel maître de l’âme humaine.

Le tonnerre a grondé mais comme toujours le poids de l’énergie illusoire, celui du quotidien, celui des vicissitudes du genre humain a été la plus fort. Femme, mère, activiste, chercheur. Il nous faut tous courir, survivre, pactiser avec la réalité et ses démons. Ceux qui n’ont de cesse que de nous assujettir et de nous détourner de ce à quoi nous pourrions être plus utiles… malgré le tonnerre, toujours plus proche.

Je me suis empressée de partager cette réflexion avec d’autres, des frères et des sœurs de « noirceur », des subjugués, des dominés, qui pensent leurs conditions et celle de leurs oppresseurs passés, présents et à venir. L’enthousiasme était là. La force de la reconnaissance mutuelle dans l’expérience multiple mais commune de la négritude universelle.

Puis la tempête se leva, O lisǎme brśind .

La mort, la souffrance, la maladie, le doute. En moins d’un mois trois grands activistes historiques du mouvement d’émancipation des Roms se sont éteints. Etrange entité que la mort, vécue de façons différentes chez les Roms. Certains groupes romani la vivent dans le silence presque tabou de l’évocation du mulo . D’autres égrainent le deuil de moments de liesse et de partage. Mais l’Innommable chez nous est toujours trop en avance sur la vie. Elle l’est métaphoriquement et physiologiquement. L’espérance de vie du peuple romani est de 10 ans moindre que celle de la société majoritaire. Seul 25% des Roms européens arrivent à l’âge de 75 ans contre 51 % pour le reste de la population.

Non. Nous ne brûlons pas la vie par les deux bouts. Nous sommes épuisés de sentir la tempête gronder en nous.

Génération après génération, la précarité, l’instabilité, les luttes constantes, les guerres, l’humiliation quotidienne ont soustrait à notre peuple des années de vie saine. Maladies chroniques, cardiopathies, cancers, diabète, leucémies…Il n’y a pas de famille romani, sinti, kali, qui, de part le monde n’échappe à ce constat affligeant. Cette lutte constante, ininterrompue pour une vie matérielle, culturelle, intellectuelle digne nous épuise et nous tue.

Une génération d’activistes roms disparaît alors que son heure ne devrait pas encore avoir sonnée. Le bilan interne est encore à faire. La passation de pouvoirs n’a pas été effectuée. Le modèle assimilationniste imposée par la société majoritaire n’était évidemment qu’un leurre, qu’un mirage pour mieux nous subjuguer.

Ereintés par un combat constant, un horizon de plus en plus lourd…et cette tempête à venir qui par des artifices obscurs n’arrive pas à éclater.

L’orage gronde, le tonnerre sonne. La Tempête est là sur le point d’ensemencer la prochaine génération de K/Caliban, cette fois ci victorieuse.

Car voici venu le temps des K/Caliban. Le temps de ceux qui peupleront la Terre de l’altérité la tête haute.

Voici venu le temps des Peuples subjugués, de ceux qui feront souffler au risque d’en mourir le Zéphyr des Tempêtes à venir.

Sarah Carmona, Historienne, Engagée

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