Résistance

Intervention de Youssef Boussoumah lors de l’Iftar de la fraternité, devant la mairie de Gennevilliers

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Nous sommes rassemblés aujourd’hui à Gennevilliers pour protester contre la suspension de 4 jeunes musulmans de leur poste de moniteur de colonies de vacances au motif qu’ils avaient respecté le jeune du ramadan. Ils auraient dérogé au contrat de travail stipulant « l’animateur respecte et met en œuvre le principe de laïcité », langage codé selon la municipalité elle même, signifiant en fait « l’animateur s’engage à ne pas respecter le ramadan ».

Pour commencer, je demanderai à J.F.Copé dont l’expertise en pratiques xénophobes est reconnue par tous, du débat raciste sur la place de l’islam et des musulmans en France à la loi sur la burqa, d’avoir la décence de s’abstenir d’intervenir.

Ce qui est en cause aujourd’hui, au delà du cas de telle ou telle municipalité, en l’occurrence celle de Gennevilliers, c’est l’émotion soulevée par le développement alarmant d’un mode de pensée et de pratiques sociales prenant l’Islam et ses adeptes comme cibles. Un phénomène au départ confiné dans des sphères politiques nauséabondes mais qui peu à peu, au fur et à mesure que les musulmans désirent pratiquer au grand jour, s’étend à des milieux ou organisations politiques jusque là insoupçonnables.

L’islamophobie est un racisme. Comme tout racisme elle fait système. Celui ci usant des moyens et des médias les plus divers pour travailler l’opinion, finit par structurer la pensée et les actes du groupe dominant en imposant une idée fixe : exclure de la sphère publique toute expression et pratique de l’Islam. Au nom d’une sorte de containment culturel digne de la Guerre froide où il s’agirait partout de débusquer puis de refouler l’élément musulman envahisseur.

L’islamophobie n’est pas gratuite, elle poursuit un but. Il s’agit de développer chez les intéressés un complexe, celui de l’homme dominé, propre à faire taire leurs revendications d’égalité. L’étape finale de ce processus poursuivi verrait les musulmans enfermés dans une sorte de caste subalterne. Ayant renoncé à s’émanciper et adoptant désormais une vision tragique de leur destin, ils accepteraient les règles du jeu ainsi définies et en respecteraient les lignes rouges.

Le fait inquiétant avec cette affaire des colonies « garanties 0% Islam » est que l’islamophobie dans ce cas précis s’attaque au droit du travail. Cela est extrêmement grave pour deux raisons.

D’abord parce que la nouveauté que constituent ces contrats maison, assortis de conditions spéciales relevant de la vie privée est illégal. Elle contredit les principes de base de la liberté du travail. Celle ci pourrait demain être élargie à d’autres catégories de la population. Ainsi, pourquoi pas dans l’avenir des contrats de travail interdisant aux femmes toute grossesse durant le temps de l’engagement comme cela est le cas dans certaines maquilladoras mexicaines ou encore des contrats excluant chez le postulant telle ou telle opinion politique, l’affiliation à tel ou tel syndicat ?

Ensuite au regard de l’effet d’entrainement. Déjà d’autres municipalités sont tentées, elles aussi, d’inclure la pratique du ramadan comme critère négatif de sélection pour leur recrutement d’animateur. Et pourquoi pas demain d’autres administrations ou entreprises ne s’y mettraient elles pas ? Le droit du travail, un des socles du contrat social est menacé par l’islamophobie, c’est pourquoi la riposte doit être générale.

Mais revenons-en aux arguments présentés. Interdire la pratique du jeûne du ramadan au motif que celui ci nuirait à une certaine productivité, voire mettrait en danger la vie des enfants est une triple aberration, historique, pratique et morale.

Cette suspension est une aberration historique.

Repensons à ces centaines de milliers de tirailleurs africains, nord africains ou asiatiques, musulmans et pratiquants qui au sein des armées coloniales françaises mais également britanniques ont inondé abondamment de leur sang les champs de batailles des deux guerres mondiales sans que cela n’ait entrainé de rappel à la laïcité ou de craintes excessives pour l’effort de guerre. Ne faisaient-ils pas déjà le ramadan ces soldats musulmans qui donnaient leur vie pour l’empire colonial, au cœur de l’hiver de 1916 dans leurs tranchées de Verdun ou en 1944 au plus fort de la bataille de Monte Cassino ? Sait-on pareillement qu’ils ne mangeaient pas de jambon et ne buvaient pas de gnole (la gnole est un alcool auquel avait le droit tout poilu, mais pour les musulmans qui ne buvaient pas, c’était « bou-gnoule », « pas-de-gnole ») sans que leurs performances militaires visiblement n’en aient jamais été altérées ? A ce propos signalons que l’expression « faire un ramdam », déformation de ramadan et signifiant en argot « faire un grand chahut » mais aussi « subir des restrictions alimentaires » est tirée de l’argot en usage parmi les poilus dans les tranchées de 14/18, preuve si besoin est que cette pratique cultuelle y était courante.

De la même façon, dans un domaine moins guerrier, à la Libération et au cours des Trente Glorieuses, quand le pays dévasté a dû faire appel à des centaines de milliers de travailleurs musulmans, issus de ces colonies, s’est-on soucié alors du fait que leur pratique du ramadan pouvait entraver l’effort de reconstruction ?

Sur les chantiers de bâtiments, dans les aciéries de Lorraine, du côté de Longwy ou Hayange, dans les usines automobiles, à Renault Billancourt, ou chimiques comme à Rhône Poulenc, dans les chantiers navals de St Nazaire ou de la Ciotat, dans les mines du nord du côté de Roubaix ou dans celles des Cévennes près d’Alès partout où des travailleurs musulmans donnaient sans compter leur sueur, leur santé et même leur vie pour l’économie de ce pays, a t-on observer des vagues spectaculaires d’accidents du travail en période de ramadan ? Les a-t- on rappelé à l’ordre concernant la laïcité, ces ouvriers ? Et les accidents du travail, nombreux, il est vrai, étaient-ils dus au ramadan ou comme toujours à l’incurie des pouvoirs publics et à la rapacité des patrons ?

Cette suspension est un déni de la réalité. Car tous les jours des millions de musulmans de par le monde exerçant des métiers aussi divers que ceux de la petite enfance, de l’enseignement, mais aussi des chirurgiens, des infirmiers des conducteurs de trains, de métros, de cars, voire d’avions, des pompiers, des maîtres-nageurs sauveteurs, autant d’activités où l’impératif de sécurité collective est central, pratiquent sans que l’on assiste là encore à des vagues massives de catastrophes ferroviaires, d’incendies non maitrisés ou encore de décès post opératoires. Tous témoignent de la parfaite compatibilité de ces activités avec la pratique du ramadan après, bien sûr, auto-évaluation objective leurs capacités du moment.

Cette suspension est une infraction au droit. Car elle remet en cause et s’attaque là encore à un des droits fondamentaux de la personne. La liberté de culte. C’est à dire ce qu’il y a de plus intime sans doute, chez l’individu, sa conscience. C’est un droit imprescriptible que reconnaissent et sur lesquelles s’engagent toutes les conventions internationales de défense des droits de l’homme et particulièrement la Déclaration universelle. Comment la France pourrait elle se croire au dessus du droit international en dérogeant à cette obligation ?

De plus, là encore, l’ensemble des droits de la personne forme un tout cohérent. Une atteinte à la liberté de conscience des musulmans est comme un coin enfoncé dans l’édifice des droits de l’homme qui menace d’effondrement l’ensemble.

Aujourd’hui nous enregistrons une petite victoire, nous devons nous en réjouir. Une fois de plus, nous vérifions l’éternel adage « l’union fait la force », mais aussi cet autre « seule la lutte paie ». Nous pouvons nous en féliciter. Notre mobilisation et toute notre vigilante attention concernant l’affaire qui nous réunit doivent se poursuivre pour trois raisons majeures.

D’une part pour que nos frères ne subissent pas demain de rétorsions déguisées au motif de cette mobilisation. C’est pourquoi de ce point de vue, un engagement écrit est nécessaire de la part de cette municipalité, mais pourquoi pas de toutes les autres et même de la part du gouvernement français comme de toute entreprise publique et privée à cesser les harcèlements incessants à l’encontre des musulmans. Pourquoi ne pas exiger la ratification d’une charte sur le respect de la pratique de l’Islam ? Pas seulement de façon formelle mais de façon réelle cette fois. Dans la vraie vie.

Notre vigilance est requise pour éviter l’effet de contagion. Nous l’avons dit, d’autres municipalités, collectivités ou entreprises privées peuvent être tentées. Cette gangrène islamophobe qui nous le voyons bien, loin de décliner avec la gauche se répand de plus belle, avec ses experts, ses aficionados, ses médias spécialisés, il faut lui tordre le cou. Ce serait folie que de la croire mise en échec, le P.S nous ayant prouvé lui aussi notamment avec la loi anti nounous qu’il ne saurait laisser à Sarkozy le monopole de la vilénie en la matière.

Mais aussi parce que toute offensive islamophobe laissée sans riposte prépare la suivante. A une apathie de notre part, à un relâchement correspond immanquablement une nouvelle offensive encore plus massive.

Ce qui a pu être fait contre nous hier, pourra être défait par nous, demain. Par la vertu de la mobilisation et de l’organisation politique. De nombreuses autres batailles sont à note agenda, auxquelles nous n’avons pas renoncées. Je veux parler de l’abrogation de la loi sur les signes religieux à l’école, l’abrogation de la circulaire Chatel, qui fait interdiction aux mamans portant le hijab d’accompagner des sorties scolaires, de la « loi anti nounou, » cette véritable interdiction professionnelle faite aux femmes musulmanes de devenir « nounous ». Celle ci constitue une atteinte inqualifiable au droit du travail. Aucun syndicat n’a cru bon la dénoncer à quelques exceptions notables.

Tout cela requiert de notre part d’avoir le souffle long mais nous en sommes capables nous l’avons encore prouvé aujourd’hui.

Youssef Boussoumah, membre du PIR

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