Contre-révolution

Egypte : propagande anti-palestinienne, trahison nationale et résistance

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En cet été 2014 marqué par l’agression sioniste à Gaza et surtout par la prouesse historique de la résistance palestinienne, faire un saut en Égypte a de quoi déconcerter ! En plus du fait qu’il n’y ait quasiment aucune mobilisation populaire en solidarité avec la résistance palestinienne ou tout du moins en protestation contre les massacres perpétrés – on imagine que les lois anti-manifestations ont de quoi faire réfléchir à deux fois – , on se rend compte que se propage une animosité contre les Palestiniens atteignant un degré jusque là insoupçonné !

L’idée générale est la suivante : le Hamas, et du coup les Palestiniens (les raccourcis sont monnaie courante) veulent faire tomber l’Égypte dans le chaos en attaquant son armée.

Pour preuve – en fait il n’y en pas – pour mensonge (et au combien grotesque) on affirme que les militants du Hamas auraient assassiné des soldats égyptiens dans le Sinaï, et même – allons plus loin dans la fantaisie – ils auraient tiré une roquette contre un hélicoptère militaire égyptien tuant de nouveau des soldats. Ce genre de contes se propage d’une façon incroyablement puissante sur les chaînes de télévision égyptienne. Les présentateurs TV sont les nouveaux soldats du régime, et ils se révèlent extrêmement puissants : ils ont pour objectif unique de transmettre d’une manière ou d’une autre l’idée que les Palestiniens sont dangereux pour la sécurité des Égyptiens, et que Sissi, ce grand héros, est là pour les protéger. A la télé, on peut l’entendre répéter à son peuple : « Je le jure, je le jure, je ne laisserai personne détruire notre pays ».

Le jeudi 7 août, sur la chaîne Al Qahera Wal Nass, un autre mensonge de la propagande est diffusé en direct devant des millions de téléspectateurs. L’avocat du président déchu Hosni Moubarak, Farid El Dib, affirme qu’au moment de la révolution du 25 janvier 2011, alors que des millions de jeunes égyptiens « candides » venaient réclamer le pain, la liberté et la justice sociale sur la place Tahrir et partout en Égypte, des centaines de Palestiniens auraient pénétré l’Égypte à travers les tunnels, puis ils seraient allés libérer des prisonniers – de dangereux caïds – et auraient fini par assassiner les manifestants. Ainsi donc ce n’est plus la police ou l’armée qui est mise au banc des accusés, mais les terroristes aussi bien de l’intérieur, à savoir les Frères Musulmans, que de l’extérieur, et M. El Dib cite alors le Hamas et même le Hezbollah ! Et oui, la propagande égyptienne ne fait plus aucune distinction entre ces différentes organisations politiques ! Plus burlesque encore est le lien fait dans les médias entre ces mouvements de résistance se référant à l’islam, et l’État Islamique ou Daesh qui sévit en Irak, en Syrie et dernièrement au Liban, semant le chaos et la destruction. Cet amalgame sert la même cause : vanter les bienfaits du pouvoir militaire quoiqu’il fasse ou décide.

D’autres présentateurs ont été encore plus véhéments à l’encontre de la résistance palestinienne affirmant à l’instar de Tawfiq Akasha, propriétaire de la chaîne Faraeen TV, que si les Palestiniens de Gaza soutenaient le Hamas alors ils méritaient d’être bombardés ! Azza Sami, une autre journaliste encore, travaillant pour le quotidien Al Ahram est allée tweeter « Merci, Netanyahou », entendre par là « merci de nous débarrasser des terroristes du Hamas ». Ironie de l’histoire elle décède naturellement quelques jours après cette déclaration.

Un des objectifs évidents de cette extraordinaire campagne anti-Hamas est de gagner l’approbation populaire vis à vis des infâmes agissements politiques contre les Palestiniens. Concrètement il faut obtenir une opinion favorable à la fermeture du point de passage de Rafah, à la destruction des tunnels et ainsi donc à la participation de l’Égypte au blocus de Gaza.

Bien que la propagande médiatique ne vise pas uniquement la cause palestinienne, elle est en effet entièrement dévouée à louer toutes les orientations politiques de Sissi, on retrouve toujours d’une manière ou d’une autre l’action d’un terroriste malintentionné, avant tout frère musulman, et donc potentiellement palestinien…

Ainsi, toujours le 7 août 2014, sur la chaîne Sada El Balad, le journaliste Ahmed Moussa commence par présenter le grand projet national du second canal de Suez à la gloire de Sissi, et conclut en expliquant que pour la réussite de cette construction qui accroîtra la grandeur de l’Égypte, « il faut rester unis dans la protection du pays contre les terroristes ». Autant de messages à peine voilés qui encouragent la répression de l’État contre les Frères et contre les Palestiniens.

Ce travail de diabolisation des Palestiniens n’est en fait pas si nouveau. Il remonte à la présidence de Sadate déjà qui pour faire accepter la normalisation avec l’État sioniste (rappelons que l’Égypte est le premier pays arabe à reconnaître officiellement Israël), a commencé par décrédibiliser et tourner en dérision la direction de l’OLP. Puis au fur et à mesure des années, et avec un Moubarak encore moins décomplexé que Sadate, les Palestiniens sont devenus ces voisins collants, lourds de leur cause qu’on ne veut plus porter, trop nombreux et pauvres à nos frontières, des voleurs, des trafiquants, passeurs d’armes, etc, etc.

Tout cela constitue la rhétorique habituelle de la propagande anti-palestinienne durant ces quarante dernières années, seulement aujourd’hui elle détone par son caractère massif, coordonnée et virulent dépassant des limites jusque là impensées.

Nous sommes allés interrogés l’avocat et politologue palestinien Ahmed Dabash au Caire. A nos interrogations sur cette affolante absence de patriotisme arabe ou même d’humanisme indigné, il explique ne pas croire à la longévité de cette ambiance mortifère. L’Égypte de Nasser, l’Égypte du panarabisme, l’Égypte de la résistance au sionisme ne pourrait demeurer ad eternam complice d’Israël. Pour M. Dabash, il n’est pas là question de sentimentalisme, mais d’une évidence politique : « Israël est l’ennemi de l’Égypte comme il est l’ennemi de tous les Arabes. Le sionisme est là pour écraser à jamais la possibilité de l’union des peuples arabes dans un projet de libération ».

C’est pourquoi M. Dabash ajoute qu’aujourd’hui « les Palestiniens à Gaza combattent dans l’intérêt de l’Égypte, pour la patrie égyptienne, encore plus que pour leurs propres intérêts nationaux ».

En discutant à droite, à gauche, dans un coin de rue, avec les chauffeurs de taxi, sur la terrasse d’un café, au Caire, à Alexandrie, ou à Sharm el Sheikh, on fait le constat tragique que la propagande a un effet dévastateur : elle prend dans près de la moitié des conversations. Et ce qu’elle prend, c’est la dignité des Égyptiens. Mais pour autant que le lecteur se rassure, rien n’est définitif, immuable, absolu. En fait, la propagande tente de prendre notre dignité, mais elle ne le fait qu’en apparence. En témoigne cette discussion avec Hazem, un jeune informaticien, qui après avoir commencé par répéter mot pour mot les lignes classiques de la propagande finit par déclarer : « Oui que le Hamas continue à combattre Israël, jusque la Victoire inshallah !».

Aussi, ce patriotisme, bien qu’il soit actuellement muet, se révèle être très visible, il s’impose à la vue dans les rues égyptiennes : pas un quartier cairote qui échappe aux tags dénonçant Sissi et sa complicité à l’ennemi sioniste. Ici et là, à Madinat Nasr, Masr Gadida, Maadi, El Haram, et ailleurs, on peut lire sur les murs « Sissi = Israël = traître », « Sissi = collabo », « vive l’Égypte, à bas Israël », « Gaza dans nos cœurs ».

Et si une bonne moitié de nos conversations ont révélé la nette assimilation des idées de la propagande, une autre moitié est foncièrement opposée à ce qu’elle estime être une position de traîtrise nationale.

Tout comme M. Dabash, on ne peut qu’accorder notre confiance au peuple égyptien et à son patriotisme arabe, tôt ou tard il finira par se débarrasser de ce que l’on peut considérer constituer une véritable occupation étrangère. Alors, à quand la libération de l’Égypte ?

Aya Ramadan, membre du PIR

 

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