Dans les mains de la justice française

Le 30 juin 2017, Redouane Ikil était acquitté par la cour d’assises de Haute-Garonne des faits dont l’accusait la justice. Originaire de Pau, cet ancien sportif de haut-niveau avait intégré jeune La Poste, et gravi tous les échelons jusqu’à devenir directeur d’agence bancaire. Deux braquages violents sont commis dans deux agences bancaires de Toulouse en 2012 et 2013. Redouane Ikil dirige alors le bureau de Poste de Bellefontaine dont il a, avec son équipe, empêché la fermeture. La justice voit en lui immédiatement un coupable idéal et mène une enquête à charge. Il clamera toujours son innocence, ce qui n’empêchera pas la justice de le maintenir sous mandat de dépôt pendant 38.5 mois. Après son acquittement en 2017, La poste choisira de ne pas le réintégrer[1]. En juin 2018, il était invité par le Collectif union anti-raciste et populaire 31 (UAP 31) pour témoigner du deux poids deux mesures dans le traitement judiciaire en France. Voici la transcription de son intervention.

 

 

« Si je suis venu, c’est pour attester que le deux poids deux mesures existe, vraiment. Je vais vous parler d’un cas qui est arrivé l’année dernière. J’ai été mis en détention le 15 avril 2014, pour des faits graves. C’était enlèvement, séquestration, extorsion de fonds en bande organisée. À la base, on me met en prison pour vérifier si mes dires sont vrais, chose qui a été vérifiée et j’en ai la preuve sur moi. Il a été dit que je n’avais pas pu aider à la commission des faits. Manque de bol, je suis tombé sur un juge d’instruction qui en a décidé autrement, qui a décidé que ce serait moi. Et il a tout fait pour que les éléments de l’enquête aillent dans son sens, en dérogeant à tout ce qui est réglementairement acceptable, à savoir dissimuler des éléments qui m’innocentaient. Il y avait la preuve que je n’avais pas pu aider aux faits, au bout de 4 mois, et il a sorti cet élément au bout de un an, de manière complètement illégale.

 

Aujourd’hui, ce qu’il faut savoir, c’est que quand vous êtes dans les mains de la justice française, quand vous avez un nom à consonance, ou que vous êtes présumé Musulman, vous êtes mal barré. Vous êtes mal barré. Donc ce qu’il a fait, il s’est acharné sur moi. Il m’a transféré de prison, il m’a mis à 250 km de ma femme et de mon gosse. Il m’a interdit de travail parce qu’il savait que je suis quelqu’un qui vit par le travail. Il m’a interdit de sport, parce qu’il sait que je suis un sportif de haut niveau. Il m’a mis une fiche S à l’intérieur de la prison, ce qui a pour conséquence d’avoir un régime de détention qui est autrement plus difficile que ce que peut avoir un détenu normal, lambda. Régime fiché S, c’est quoi ? C’est fouille à nu systématique, chaque fois que vous sortez au parloir, que ce soit pour voir votre avocat ou votre famille. Vous avez une fouille systématique de la cellule une fois par semaine. Pour les autres détenus, c’est une fois peut-être dans l’année. Vous avez une ronde toutes les deux heures en pleine nuit, pour vérifier soi-disant que vous ne vous êtes pas suicidé ou évadé. Le principe, c’est qu’on allume la lumière, on vous demande de lever les bras pour vérifier que vous êtes vivant, donc ça a pour conséquence de couper le sommeil, et si vous ne levez pas les bras… Il faut pas grand chose. Ils tapent sur la porte jusqu’à ce que leviez la main, ce qui a pour conséquence de rameuter l’ensemble du couloir. Et quand vous faites réveiller tout le couloir, au moment de la promenade vous prenez une raclée. Donc à éviter… Je vous laisse imaginer l’état de fatigue nerveuse et psychique que ça peut avoir quelqu’un qui dort très peu.

 

Nordine disait tout à l’heure qu’il n’y a pas d’étude qui a été faite, je vous invite à lire un livre qui a été réalisé par Didier Fassin, qui est anthropologue et sociologue, où il fait effectivement un constat qui est plus qu’alarmant. Le livre c’est l’Ombre du monde[2], où il explique de manière claire et chiffrée comment quand on est Noir ou Arabe ou issu des minorités on a 2,9 fois plus de chance d’être en mandat de dépôt qu’un Français lambda, et que les peines sont supérieures d’un peu plus de 3 fois à un Français lambda. Quand on est Noir ou Arabe donc, le constat il a été fait par quelqu’un qui n’est pas un pro-Musulman. C’est un anthropologue reconnu avec qui j’ai eu de nombreux échanges.

 

Donc, concernant le deux poids deux mesures, il faut que vous sachiez, je suis conscient que les gens ne savent pas, c’est que la magistrature c’est une famille. Et ce qu’on appelle le corporatisme, c’est quelque chose qui est très grave, qui perdure, en France. C’est quoi le corporatisme ? C’est que, entre collègues, on prendra toujours le même sens même si on sait que le collègue magistrat il fait des conneries. Alors moi, j’ai rencontré mes bourreaux, c’est pour ma première garde à vue. Au moment où on décide qu’on va vous envoyer en prison, vous passez devant ce qu’on appelle le juge des libertés et de la détention et le procureur. Le procureur, je ne le connaissais pas et il ne me connaissait pas. La première fois qu’il me voit, il me dit, « Monsieur Ikil, vous allez aller en prison et je vais demander la peine maximum pour vous ». Donc je lui réponds, je dis : « Je ne vous connais pas, vous ne connaissez pas l’affaire, comment vous pouvez déjà avoir statué sur ça ? ». « Vous verrez ». Le juge des libertés et de la détention, à la base, ça a été créé je crois en 99 à l’époque. C’était le contre-pouvoir des juges d’instruction, pour éviter qu’ils abusent du mandat de dépôt. Parce qu’à l’époque, c’était le juge d’instruction qui décidait de qui allait rentrer, qui avait le droit de sortir de la prison. Donc ce juge-là c’est un contre-pouvoir. La juge des libertés que je rencontre, très gentille dame, me dit « Ecoutez Monsieur Ikil je suis désolée vous allez en prison, ça devrait pas durer longtemps, on va vérifier vos dires, vos déclarations ». D’accord, je suis d’accord. Je sais que je n’ai rien à craindre, je suis d’accord. Donc je rassure ma femme, je lui dis « c’est pas grave ça va pas durer. Je sais que j’ai rien fait ». Au bout de quatre mois on me convoque, on prend un nouveau mandat de dépôt, pour un deuxième braquage. Et là, je rencontre mon deuxième bourreau, le juge des libertés, qui est un magistrat qui a été sanctionné pour des propos racistes. Le procureur dont je vais vous parler, idem. Ça c’est vérifiable. Il a été sanctionné pour des propos racistes. En parlant d’Arabes, il parlait de melons en pleine audience donc il a été sanctionné par le Conseil de la magistrature. Et pour finir je rencontre le juge d’instruction. J’en ai rencontré trois, c’est le troisième qui aura eu raison de moi.

 

Lui, à la première audition, j’ai su que ça allait très mal se passer avec lui. À la fin de l’audition, il me dit : « pour moi c’est vous, votre frère est le bras armé. Et vous êtes le braqueur et je vais tout faire pour que ce soit ça. » Sur ce, je m’en fais pas, je me vexe pas parce que je sais que je n’ai rien fait. Donc j’ai aucune inquiétude là-dessus, on verra bien. Alors il a fait rentrer mon petit frère, le pauvre, pendant 16 mois, en lui disant qu’il n’avait qu’à me demander d’avouer et il sortirait immédiatement. Donc il a fait 16 mois. Au bout de 16 mois, ils lui ont dit, à mon petit frère, « Monsieur désolé, au revoir, rien à signaler, vous passerez pas aux Assises. » Il a aucune indemnisation. Et moi je suis resté, si vous voulez, parce que il y a eu un faux témoignage qui a été mis dans le dossier. Et je dis « faux témoignage » parce que c’est les mots de l’avocat général en procès d’Assises. Il a dit « je vais pas citer ce personnage qui a fait un témoignage fallacieux et farfelu ». Malheureusement ce témoignage, si vous voulez, c’est celui qui a permis de me faire maintenir en prison 22 mois de plus. 22 mois. Cette personne, quand j’ai eu ma confrontation, a dit très clairement, « je ne connais pas ce monsieur ». Donc je lui demande comment est-il possible qu’il ait autant d’informations, et s’il peut répéter précisément ce qu’il a dit en audition. Parce que c’est la règle si vous voulez, quand quelqu’un vous met en cause, vous faites une confrontation et logiquement la personne est censée pouvoir répéter ce qu’elle a dit. Surtout, devant les avocats, c’est quelqu’un qui a dit des choses de manière extrêmement précise. Et au moment où je lui pose la question, bien évidemment il bugue, donc j’insiste lourdement, là je me fais rappeler à l’ordre et il me dit: « je confirme ce que j’ai dit ». Je reprends la parole, je lui dis : « c’est pas ce que je demande, je demande à ce que vous répétiez ce que vous avez dit parce que c’était très précis ». Là le juge prend ses patins et il me dit : « non mais il confirme, c’est bon ». « Ok ». Tout ça pour vous dire juste que c’est pas lui qui a fait la déposition. Lui, il a signé en bas. Il y a eu un marché passé pour pas qu’il rentre en taule. (…)

 

Je vais vous dire pourquoi il y a deux poids deux mesures. Mes avocats, j’ai pris des ténors, au niveau national. J’ai vendu ma maison pour bénéficier de leurs services. Ils m’ont dit quoi ? Ils m’ont dit « si tu t’étais appelé François ou Stéphane, tu aurais fait maximum 6 mois. Malheureusement t’es tombé sur des magistrats qui ont décidé que ce serait toi et que tu prendrais la peine maximum ». Voilà pourquoi aujourd’hui je suis là, je soutiens aussi la présomption d’innocence, parce que moi j’ai été présumé coupable, parce que j’ai le profil type. Directeur d’agence bancaire, Maghrébin, habite dans les quartiers, encore en plus dans les quartiers sensibles, j’avais le profil parfait pour faire le cerveau d’une affaire qui a fait grand bruit sur Toulouse. Le corporatisme c’est quelque chose qui est dégoûtant, parce que si vous voulez les choses se disent après coup. Le président de la cour d’appel, et ici certains ont assisté à des audiences, a avoué à mon avocat qu’il a merdé sur mon dossier parce qu’il m’a maintenu en détention juste parce que le magistrat instructeur lui demandait de me maintenir en prison. Pour lui, j’aurais dû sortir au bout de 9 ou 10 mois, mais on lui a demandé ce service-là, et que soit disant il y avait quelque chose qui allait rentrer dans le dossier qui allait m’incriminer et me faire condamner. On attend toujours cette chose.

 

Le procès a démontré que je n’avais rien pu faire et que c’était un montage vraiment machiavélique de la part du magistrat instructeur. Donc quand j’entends que Tariq Ramadan, il est condamné d’avance ça me fait douter un petit peu, même si je ne connais rien du dossier. Je ne parle pas du dossier, si il est en prison, ce n’est pas parce qu’il est coupable, il est en prison parce que c’est quelqu’un qui a toujours gêné. C’est pas un voyou. Le code de procédure dit que la détention provisoire c’est le dernier recours que le magistrat doit utiliser dans les cas de mise en examen. Dans certains cas, c’est la seule chose qu’il utilise. Effectivement, c’est un moyen de pression pour faire craquer les gens. Ça marche, ça marche beaucoup même, puisque vous en avez certains qui vont dire ce que veut entendre le magistrat instructeur pour que ça cesse. Parce que quand vous êtes en mandat de dépôt, c’est psychologique. Quand vous êtes extrait comme un chien, entravé, vous partez, vous ramassez du magistrat instructeur, vous êtes sous un régime de détention qui est plus difficile par rapport à la cellule, c’est dur. Par rapport à votre détention vous avez moins de liberté. Donc au bout d’un moment ça travaille le cerveau. On vous dit : « écoute si tu avoues tu passes devant le tribunal, vite tu vas aller en CD (centre de détention) donc c’est plus facile pour toi. On sait que c’est toi ». Donc à force, les mecs, ils passent à table « ils disent oui c’est moi, je regrette c’est moi ».

 

La détention provisoire pour ceux qui connaissent pas, c’est quelque chose de très, très difficile. C’est le plus dur en prison, c’est plus dur que d’être condamné. Une fois que vous êtes condamné vous savez combien il vous reste de temps à faire. Quand vous êtes en mandat de dépôt vous ne savez jamais. La preuve c’est que quand je suis rentré, c’était normalement prévu 4 mois. Ça a duré 38 mois et 2 semaines. Les conséquences, je vous laisse imaginer. Aujourd’hui moi ce que j’aimerais que les gens entendent c’est simplement que c’est pas parce que le mec est en prison qu’il est coupable. J’entends régulièrement des débats mais, il y a un juge que j’apprécie, Evelyne SIRE-MARIN, qui fait partie de la Ligue des droits de l’homme, qui expliquait un jour que, aujourd’hui on est en surpopulation carcérale. La France est le pays qui utilise le plus le mandat de dépôt. Il faut que vous sachiez quand même qu’il y a 20% des mecs qui sont en prison qui sont en mandat de dépôt. 70000 détenus, faites 20%, ça fait 14 000. Il reste 56 000. 56 000, il y a une cellule pour tout le monde. Donc si on le voulait vraiment, il n’y aurait pas de surpopulation. Les détenus qui sont aujourd’hui en mandat de dépôt, on va dire qu’il y en a certains qui sont dangereux, mais pour la majorité, ils devraient être dehors avec un bracelet électronique, un contrôle judiciaire resserré. Quand on crée la surpopulation, on crée la violence qu’il peut y avoir. La pseudo-radicalisation, les viols qu’il y a régulièrement en prison, la maltraitance de la part de certains matons… Donc on éviterait beaucoup de choses si effectivement la loi était appliquée et que la détention provisoire était le dernier recours que le magistrat utilise.

 

Sur les autres thèmes qui vont être abordés, peut-être je ne serai pas là, c’est pour l’avoir vécu, c’est ce qui se passe en prison. Les morts suspectes, pour le dire comme ça. Je peux pas dire autre chose parce que je risquerais de me faire accuser. J’ai déjà donné. Donc les morts suspectes, je crois, de mémoire, pour pas dire de bêtises, un surveillant m’a dit je crois qu’il y a 70 détenus qui meurent de mort suspecte par an. Donc je vais vous expliquer comment a priori ça se passe. Je dis a priori, quand vous avez un détenu avec qui vous avez des problèmes – quand je parle de problème, c’est quelqu’un qui a pas peur, qui s’en fout d’aller au mitard, donc le quartier disciplinaire – qui a des mots avec un surveillant ou qui a un geste violent envers un surveillant, ce qui se passe c’est qu’il est menotté, il touche plus le sol, menotté en bas et en haut, il touche plus de sol. Donc ils ont des techniques pour vous faire amener au mitard, ils vous cassent presque les épaules parce qu’ils vous amènent par derrière, à un point que vous n’imaginez même pas que vous puissiez le faire. Arrivé au quartier disciplinaire, vous êtes foutu à poil. D’accord ? Alors ce qui se passe, et ça je vous le dis, personne le sait, personne n’en parle. C’est que le soir, quand vous avez touché un maton, le soir en pleine nuit, ils viennent, par le petit passe œil, ils mettent de la lacrymogène, ils rentrent dans la cellule, ils sont cagoulés, ils vous tabassent. Et des fois, malheureusement, ça tourne mal. Et le gars il prend un mauvais coup, il meurt. Et quand ça se passe, le lendemain il est trouvé accroché. Il est accroché à une corde, à un pantalon. Seulement ce qu’il faut que vous sachiez c’est que, quand on est au mitard, on a des vêtements en papier. Donc on peut pas se suicider avec. Donc j’aimerais qu’on m’explique comment on peut se suicider avec des vêtements en papier. Voire, quand vous êtes mis là, vous êtes à poil, vous n’avez pas de quoi vous vêtir, y’a un maton qui tape un peu trop fort. J’espère qu’ils ne cherchent pas à tuer systématiquement. Mais quand ça arrive, ils déguisent ça. Le mec il s’est pendu. Mais le gadjo vous l’avez vu la veille en promenade tout feu tout flamme et le lendemain il s’est suicidé ? Mais ça existe, malheureusement ça existe et ça continue, la violence à l’intérieur. Après, je jette pas la pierre à tous les matons, heureusement qu’il y en a beaucoup, une majorité, qui sont très sympas qui font leur boulot le plus humainement possible. Et vous avez toujours un certain nombre de ramassis, de merde qui expriment leur rancœur et leur mal-être au travers de l’autorité en tant que maton. À partir du moment où ils passent la combinaison bleue, ils se sentent des superhéros avec des superpouvoirs. Alors que bon, on les appelle les porte-clefs, ils ouvrent et ferment les portes. Donc il faut pas qu’ils qu’ils imaginent… Voyez, ils sont très très solidaires, c’est quelque chose, c’est une famille. Si vous avez le malheur d’en toucher un vous risquez la mort. C’est la mort, parce que si vous tombez sur des violents vous allez au mitard, vous prenez des coups de pieds des coups de poings avec des chaussures avec des bouts en métal, ça vous crève un mec.

 

Au niveau de la détention provisoire, le principe, je pense avoir bien compris le sujet, avec mes avocats on a beaucoup échangé. Même pour Tariq Ramadan, malheureusement pour ceux qui espèrent qu’il sortira, il ne sortira pas. Parce que tout est calculé. L’idée c’est de faire venir le présumé coupable, parce que c’est pas présumé innocent, c’est présumé coupable, arriver menotté. C’est très important que le gars il arrive menotté à la Cour d’Assises. Pourquoi ? Parce que ça a un effet psychologique sur les jurés. Les jurés qui arrivent, ils ne connaissent rien à l’affaire. Ils voient un mec, encadré de flics, cagoulé. Le gars entravé de la tête aux pieds, ils se disent c’est pas un innocent ce mec-là c’est pas possible. Quand on leur raconte que ça fait 38 mois que tu es en prison, ils se disent : « on va pas le garder en prison 38 mois s’il a rien fait ». Donc tout ça, c’est calculé, c’est un mécanisme qui est bien huilé. Et calculé par des magistrats qui instruisent à charge les dossiers. Et ça a son effet. Ça a son effet parce que beaucoup sont condamnés sur ce qu’on appelle l’intime conviction. On dit aux jurés, on leur explique quand ils sont dans la salle, on leur dit « Il n’y a pas besoin de preuves pour condamner, votre intime conviction suffira ». Ce qu’il faut que vous compreniez, avec ça, c’est que vous avez beaucoup de présidents, et ça a été dénoncé dans le bouquin Bête noire, de Me Dupont Moretti[3], donc des présidents qui, au moment de la pause, remettent une couche aux jurés « Vous avez vu ? Hein ? Vous avez vu hein ! Vous avez vu comment il répond ? Hein ? ». En continu, c’est un travail qui dure sur des journées. A la fin, on arrive à des condamnations qui sont pas méritées. Assez régulièrement, malheureusement, parce qu’il y a quand même des statistiques, il y a 600 erreurs judiciaires par an. Ça veut dire qu’il y a 600 personnes qui vont en prison pour 20 ans. Donc c’est juste énorme parce que les conséquences pour quelqu’un qui a été en prison pour rien, elles sont à vie. Parce que aujourd’hui j’ai perdu mon travail, juste parce que j’ai un certain nombre de mes collègues qui pensent que je suis coupable et que j’ai eu la chance de me faire innocenter mais que je suis coupable. Donc c’est juste énorme. Le procès a démontré que j’étais innocent mais malgré ça, ça restera à vie, je serai le coupable, le braqueur qui a eu la chance de se faire innocenter. Mais voilà c’est pas ça, dans la vraie vie c’est pas ça. La vraie vie, c’est que la justice elle vous malmène, elle vous broie. Et une fois qu’il en reste quelque chose…

 

Donc faites attention avec les raccourcis et les condamnations, que ce soit Tariq Ramadan ou un autre. Même les violeurs je dis rien parce que, je dis rien parce que je sais pas s’ils sont coupables ou pas coupables, je dis pas qu’ils sont pas coupables mais c’est pas parce qu’il est en prison pour viol qu’il est coupable. Je vais vous citer juste un cas, comme disait tout à l’heure Nordine, Georges Tron, accusé de 2 viols, il a pas fait un jour de garde à vue, il a pas fait un jour de prison. C’est quoi ce qu’il l’a innocenté ? Bien sûr, Georges Tron. C’est juste énorme, il n’a pas fait un jour de garde à vue, un jour. Il a pas fait un jour de prison et pourtant, vous voyez, y’a quand même 2 femmes qui dénoncent des viols. Bref en tous cas c’est sûr, 2 poids 2 mesures, vous en avez pleins des exemples de deux poids deux mesures. Quand vous vous appelez Mourad, Mohammed, Farid, vous avez beaucoup plus de probabilités de finir en mandat de dépôt. Et forcément les conséquences derrière pour une condamnation à coup sûr. »

 

Toulouse, le 23 juin 2018

[1] « Redouane Ikil acquitté après 38 mois de prison, mais menacé de licenciement par la Poste » https://www.lecourrierdelatlas.com/france-redouane-ikil-acquitte-apres-mois-de-prison-mais-menace-de-licenciement-par-la-poste-8863

[2] Fassin, D. (2015). L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale: Une anthropologie de la condition carcérale. Le Seuil.

[3] Dupont-Moretti E., (2012) Bête noire. Condamné à plaider. Editions Michel Lafon.

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