Il y a surtout du pétrole...

Crise au Darfour : le sang, la faim et le pétrole

arton518

Le premier génocide du 21ème siècle est-il en train de se dérouler au Darfour ? Cette province du Soudan est le théâtre d’un conflit qui sensibilise l’opinion internationale. Comme pour toute lutte sur le sol africain, les mêmes images de misère nous parviennent : des hommes se déchirent, des enfants pleurent et le sang coule. L’Afrique est pourtant le plus riche continent du monde. Dans ce nouveau chapitre de notre série « comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan nous dévoile les origines du paradoxe africain et nous rappelle que si le Soudan abrite différentes ethnies et religions, il regorge surtout de pétrole.

Quelles sont les origines de la crise du Darfour ?

L’acteur américain Georges Clooney fait partie de l’association « Save Darfur » et dénonce le massacre d’Africains par des milices arabes. Par contre, le philosophe Bernard-Henry Levy qui tente lui aussi de mobiliser l’opinion internationale affirme qu’il s’agit d’un conflit entre islam radical et islam modéré. La crise du Darfour est-elle ethnique ou religieuse ? Vaste région d’Afrique riche en ressources qui aurait pu être unie et développée.

Les gens qui prétendent que la crise du Darfour vient d’un problème ethnique ou religieux n’ont pas une très bonne connaissance de cette région. Cette guerre est en fait économique. Les puissances coloniales d’hier et les puissances impérialistes d’aujourd’hui sont responsables des malheurs de l’Afrique. Toute cette région, partant du Soudan jusqu’au Sénégal, partageait par le passé les mêmes origines culturelles et regorgeait de richesses. Elle aurait pu être unie et développée si le colonialisme au 19ème siècle n’était pas venu créer des frontières factices au sein de cette zone. Je dis que ces frontières sont factices car elles ont été créées selon les rapports de force entre les puissances coloniales, sans tenir compte de la réalité du terrain et encore moins des désirs du peuple africain. Au Soudan, ce sont les colons britanniques qui, en appliquant la politique du « diviser pour régner », ont jeté les bases des conflits qui déchireront le pays.

Le Soudan était une colonie britannique. Quel intérêt avait la Grande-Bretagne dans ce pays ?

Au 19ème siècle, la compétition faisait rage en Europe. Pour pouvoir lutter dans cette course à l’hégémonie, les puissances européennes avaient besoin de ressources humaines, financières et matérielles. L’expansion du colonialisme va leur permettre d’obtenir ces ressources. La Grande-Bretagne jusqu’ici comptait sur sa colonie adorée, l’Inde, mais une situation particulière va l’amener à s’investir en Afrique : en 1805, Mohamed Ali, gouverneur de l’empire ottoman, entreprit de faire de l’Egypte un Etat moderne dont les frontières ne cessaient de s’étendre, gagnant les côtes somaliennes et englobant le Soudan. Le degré de développement atteint par celui qu’on considère aujourd’hui comme le père de l’Egypte moderne inquiéta sérieusement la Grande-Bretagne qui voyait naître un nouveau concurrent. L’Empire Britannique envahit donc l’Egypte pour en faire une colonie. Par extension, le Soudan devint une colonie anglo-égyptienne en 1898.

Quelles furent les conséquences de la colonisation britannique au Soudan ?

Comme pour toute colonie africaine, la Grande-Bretagne appliqua la politique du « diviser pour régner ». Le Soudan fut donc séparé en deux parties : dans le Nord, on garda l’arabe comme langue officielle et l’islam fut maintenu ; dans le Sud par contre, l’anglais fut imposé et des missionnaires convertirent la population au protestantisme. Aucun échange ne devait se faire entre les deux régions nouvellement créées. Les Britanniques firent même venir des minorités grecques et arméniennes pour créer une zone tampon entre le Nord et le Sud ! Par ailleurs, la Grande-Bretagne instaura un système économique moderne au Soudan, que nous pourrions appeler capitalisme. Deux lignes de chemin de fer furent créées. La première reliait la colonie à l’Egypte ; la seconde partait de Khartoum pour rejoindre Port-Soudan sur la côte de la mer rouge. Cette dernière ligne était véritablement l’axe de pillage du Soudan. C’est par elle que toutes les richesses quittaient le pays pour rejoindre la Grande-Bretagne ou pour se vendre sur le marché international. En vertu du choix des Britanniques, Khartoum devint une ville très dynamique sur le plan économique et une bourgeoisie centrale en émergea. La division opérée par la Grande-Bretagne entre le Nord et le Sud ainsi que le choix de Khartoum comme centre de l’activité coloniale vont avoir un impact désastreux sur l’histoire du Soudan. Ces deux éléments vont conduire le pays à sa première guerre civile.

Quels seront les raisons de cette première guerre civile ?

Lorsque le Soudan accède à son indépendance en 1956, il n’y a toujours pas de relations entre les deux parties du pays. Le Nord est musulman, se réclame d’être arabe et a tiré bénéfice de l’activité économique durant la colonisation britannique de telle sorte que le pouvoir et les richesses se sont centralisés autour de Khartoum. Le Sud en revanche est protestant et se présente comme une communauté africaine traditionnelle. Il va réclamer un partage équitable des richesses tout au long de cette première guerre civile qui durera jusqu’en 1972. A cette date, un accord de paix est conclu et transforme le Soudan en Etat fédéral.

Mais la paix ne sera que de courte durée. Vers la fin des années 70, la compagnie pétrolière américaine Chevron découvre d’importants gisements de pétrole au Soudan. Le président de l’époque, Numeiri, va alors vouloir changer les frontières de l’Etat fédéral pour permettre à l’autorité centrale de contrôler les richesses pétrolières. Cette violation de l’accord de paix va relancer la guerre entre le Nord et le Sud du pays en 1980. Cette guerre va durer plus de 25 ans.

Le Soudan abrite la province du Darfour à l’Ouest et est traversé par le Nil En un peu plus de 50 ans, le Soudan a donc connu deux guerres civiles. Et aujourd’hui, la crise du Darfour embrase l’Ouest du pays. La situation ethnique semble tout de même explosive au Soudan. On comprend mieux pourquoi certains médias parlent de poudrière lorsqu’ils font référence à ce pays. Il n’en est rien. La plupart des ethnies qui vivent au Nord du pays sont musulmanes, ressemblent physiquement à des Egyptiens et si beaucoup possèdent leur propre dialecte, toutes parlent l’arabe comme langue officielle. Les communautés du Sud sont plus typiques de la région du Nil. Leur peau est plus sombre et les religions dominantes sont le christianisme et l’animisme. Mais les guerres civiles qui ont opposé ces deux parties du pays n’étaient ni ethniques ni religieuses. Elles portaient en fait sur une répartition équitable des richesses. Observons la situation du Darfour maintenant. Il s’agit d’une région melting-pot où des tribus nomades musulmanes et arabophones, telles que les Janjawids ou les Takawas, côtoient des fermiers sédentaires. Par temps de forte sécheresse, ces tribus nomades migrent vers les installations des fermiers sédentaires et des combats éclatent. L’idée que des Africains se font massacrer par des Arabes est construite sur l’observation erronée que les Janjawids sont arabes. Mais si cette tribu revendique d’hypothétiques origines arabes, vous ne voyez, en réalité, rien chez eux de ce que nous connaissons des Arabes aujourd’hui. Il y a un autre élément important de cette crise dont on parle très peu : les intérêts de la bourgeoisie régionale. Avec la découverte du pétrole, la mondialisation et le développement du réseau d’informations, tout le monde veut sa part du gâteau. A l’instar des élites du Sud, la bourgeoisie du Darfour réclame aujourd’hui un partage des richesses face à un gouvernement central qui monopolise le pouvoir et les ressources. Ce qui est spécifique à la crise du Darfour, c’est que ces contradictions ont été amplifiées et politisées à cause de l’engagement de la Chine au Soudan.

Quel est le rôle de la Chine au Soudan ?

Après avoir découvert d’importants gisements pétroliers, Chevron a dû quitter le Soudan pour deux raisons. Premièrement, le pays était redevenu instable à cause de la seconde guerre civile. Deuxièmement, si les Etats-Unis avaient jusqu’ici entretenu d’excellentes relations avec le Soudan, le nouveau régime islamiste mis en place par Omar al-Bachir en 1989 lui était carrément hostile. Le pétrole soudanais échappait donc aux intérêts américains. La Chine est alors venue vers le Soudan avec le message suivant : « Je vais vous acheter vos matières premières aux prix en vigueur sur le marché international ». Cette situation présente un avantage comparatif à la fois pour la Chine et le Soudan. La première peut disposer des ressources dont elle a besoin pour son développement tandis que le second n’est plus obligé d’emprunter de l’argent aux institutions internationales. Mais cette implication chinoise en Afrique est une première historique. C’est ce qui effraie les impérialistes européens et américains.

Qu’entendez-vous par avantage comparatif ?

David Ricardo, le plus important des économistes bourgeois après Adam Smith, a développé la théorie de ce qu’il appelle l’avantage comparatif. Ce concept a été appliqué par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale dans les pays du Tiers-Monde durant les cinquante dernières années. Imaginons que je sois un pays qui produit des bananes. Le FMI vient me trouver et dit : « Vous produisez des bananes, vous avez une certaine connaissance sur ce sujet et vous avez développé des ressources humaines autour de cela : vous êtes spécialisé ! Au plus vous serez spécialisé dans les bananes, au plus vous réduirez vos coûts de production, au plus vous serez efficace. Si vous suivez cette méthode, vous aurez un avantage comparatif sur le marché et votre pays se développera. ». J’augmente donc ma production de bananes mais mon voisin fait la même chose. Le résultat, c’est qu’il y a trop de bananes sur le marché ! Le consommateur ne va pas en manger nuit et jour. Par conséquent, les prix s’effondrent. Voilà la méthode d’un docteur ayant un tas de patients et prescrivant le même médicament à tout le monde, quelque soit leur maladie.

Nous devons maintenant considérer ceci : quand l’URSS et le bloc de l’Est se sont effondrés en 1990, l’impérialisme occidental pensait pouvoir dominer le monde entier. Mais la Chine a commencé à devenir plus forte économiquement. Aujourd’hui, elle a besoin de tout, des bananes aux cacahuètes en passant par le pétrole et les métaux. Ce nouveau géant vient donc à la rencontre des pays riches en ressources avec la volonté d’acheter leurs matières premières aux prix du marché. Evidemment, tous les pays africains qui regorgent d’abondantes ressources vont se tourner vers la Chine. N’importe quel businessman voulant maximiser ses profits le ferait ! Le capitalisme s’est déplacé en Asie et l’Afrique doit s’adapter à cette nouvelle situation.

L’Afrique a toujours été la chasse gardée de l’Occident. C’est un grand changement. Et c’est le cœur du problème. L’Occident a une position très ambiguë sur ce sujet. D’un côté, il tire énormément de profits de son partenariat économique avec la Chine. De l’autre côté, il n’accepte pas que l’Afrique traite avec le géant asiatique. En effet, les puissances impérialistes ne veulent pas perdre leur domination sur le riche continent africain. Face à ce dilemme, l’Occident a une attitude totalement honteuse : plutôt que d’affronter ouvertement la Chine, il exerce des pressions sur les gouvernements africains qui ont échappé à son contrôle et exploite les crises humanitaires pour ses propres intérêts.

Comment l’Occident tente-t-il d’empêcher le Soudan de commercer avec la Chine ?

En cherchant à déstabiliser le régime. Et pour ce faire, il applique la règle d’or du colonialisme : « diviser pour régner ». Durant la deuxième guerre civile, les Etats-Unis ont financièrement soutenu l’Armée Populaire de Libération du Soudan, un mouvement rebelle du Sud. Comme ce mouvement recevait de l’argent et des armes et que le gouvernement avait pour sa part modernisé son armée grâce aux rentrées pétrolières, le conflit dura plus de vingt années pour finalement prendre fin en 2005. La deuxième guerre civile se terminait à peine que débutait la crise du Darfour.

Il est vrai que les contradictions entre les tribus nomades et les fermiers sédentaires d’une part, et la bourgeoisie régionale et l’autorité centrale d’autre part, conduisent à des affrontements meurtriers au Darfour. Il est vrai aussi que sur ce problème, le gouvernement soudanais a adopté une attitude militariste plutôt que de privilégier la voie du dialogue. Mais les puissances impérialistes amplifient le problème afin de mobiliser l’opinion internationale et déstabiliser le régime soudanais. Vous devez comprendre que si demain, Khartoum annonce qu’il arrête de commercer avec la Chine, plus personne ne parlera du Darfour.

Les grandes puissances occidentales pourraient ainsi éviter une confrontation directe avec la Chine et garder la mainmise sur les ressources du continent africain ?

Tout à fait. Leur attitude est honteuse. En fait, ces pays impérialistes sont racistes. Depuis la colonisation au 19ème siècle, ils ont toujours empêché l’Afrique de se développer pour garder le contrôle de ses ressources. Mais pourquoi ce continent ne pourrait-il pas commercer avec la Chine alors que l’Occident en fait autant ? Pourquoi les enfants d’Afrique ne pourraient-ils pas avoir de bonnes chaussures, des tables bien servies et des écoles performantes ? Les puissances néocoloniales maintiennent le plus riche continent du monde dans le sous-développement pour garder le contrôle de ses richesses.

La mobilisation pour le Darfour est importante aux Etats-Unis. Beaucoup d’associations juives se sont également impliquées dans cette campagne. Pourquoi ?

Les raisons de cette implication sont essentiellement historiques. Dans le conflit qui a longtemps opposé l’Etat juif à l’Egypte, le Soudan occupe une position stratégique. En effet, le Nil passe par ce pays avant de gagner l’Egypte. Aujourd’hui, Tel-Aviv et le Caire entretiennent d’excellentes relations mais compte tenu de la sympathie de la population égyptienne pour la cause palestinienne, cette entente pourrait se dégrader. Dans une stratégie à long-terme, Israël sait que ses intérêts stratégiques au Soudan sont importants. En effet, si elle peut contrôler l’eau du Nil, elle peut contrôler l’Egypte. Lors de la première guerre civile soudanaise, Israël soutenait déjà le mouvement rebelle du Sud Anyanya dans l’optique d’affaiblir le président égyptien Nasser. Aujourd’hui, alors que deux mouvements du Darfour ont déjà signé un accord de paix avec Khartoum, Israël soutient le dernier groupe qui continue à lutter. C’est pourquoi le leader libyen Kadhafi a déclaré que la crise du Darfour n’était plus un problème soudanais mais un problème israélien !

Vous devez aussi savoir que les associations sionistes qui sont impliquées dans cette campagne de mobilisation pour le Darfour aux Etats-Unis avaient la volonté initiale de créer un front commun avec les associations afro-américaines. Parmi celles-ci, la Nation de l’Islam et son leader Louis Farrakhan se sont rendus au Soudan, ont analysé la situation sur place et ont eu une discussion appuyée avec le gouvernement et son président Omar al-Bachir. L’organisation a finalement rendu sa propre décision : tout cela n’a rien à voir avec les Noirs et les Arabes. C’est pourquoi, le projet d’alliance voulu par les associations juives s’est effondré.

Après que la Cour Pénale Internationale ait émis un mandat d’arrêt contre le président Omar al-Bachir, les réactions sont plutôt divisées. Les Etats-Unis et la France ont déclaré que le président soudanais devait être jugé. Pour leur part, la Chine et les pays arabes estiment que cela pourrait déstabiliser le pays encore plus.

Je pense qu’une Cour qui n’écoute que la musique qu’elle veut bien entendre n’est pas une Cour. Laissez-moi vous donner quelques exemples. Le peuple somalien a toujours été déchiré par la guerre. Mais au début de l’année 2006, une intifada a été menée sous l’impulsion du Conseil Islamique. Les insurgés ont réussi à vaincre de façon pacifique les seigneurs de guerre. Ils ont restauré la paix dans une grande partie du pays. Le commerce reprit, les paysans retournèrent travailler dans leurs fermes et la communication au sein de la société se développa. L’espoir revenait ! Mais six mois plus tard, le régime fantoche d’Ethiopie, manipulé par la CIA et les néoconservateurs américains, a envahi la Somalie. Le conflit a déplacé deux millions de Somaliens ; 60.000 ont été tués ; certains se sont noyés dans l’Océan Indien alors qu’ils tentaient de rejoindre le Yémen ; l’Ethiopie a même utilisé des bombes au napalm contre des civils à Mogadiscio et a détruit la majeure partie de cette ville ! Pourquoi aucun média n’a-t-il alerté l’opinion sur ce drame ? Pourquoi n’y a-t-il pas de Cour contre les auteurs de cette tragédie ? L’Ouganda a détruit le Congo équatorial et pillé son or. Pour justifier sa légitimité, la Cour a arrêté Jean-Pierre Bemba, un petit poisson. Mais l’auteur de ce plan désastreux, le gouvernement ougandais, est toujours libre. Actuellement, ses troupes tuent des civils en Somalie. Pourquoi n’y a-t-il pas de Cour contre eux ?

En 1998, l’Ethiopie déclencha une guerre en Erythrée. Dans un style totalement nazi, elle s’appropria les biens des Ethiopiens ayant des origines érythréennes. Plusieurs milliers d’Erythréens furent envoyés dans des camps de concentration où beaucoup succombèrent de la malaria et d’autres infections. Pourquoi n’y a-t-il pas de Cour contre ces criminels ?

Un million d’Irakiens ont été tués. Quatre millions ont été déplacés. Un Etat moderne a été détruit en toute illégalité. Pourquoi n’y a-t-il pas de cour contre Cheney, Rumsfeld ou Bush ?

L’industrie diamantaire d’Afrique du Sud ravage la Sierra-Leone. C’est elle et personne d’autre qui a porté l’ancien président libérien Charles Taylor devant un tribunal international sur base de fausses accusations ce qui laisse perplexe sur l’intégrité de cette justice.

Des crimes sont pourtant bien commis au Darfour. Même si la CPI n’est pas impartiale, Omar al-Bachir ne doit-il pas être jugé ? Je ne conteste pas que des gens se font tuer au Darfour. Mais parler de génocide est une exagération d’une Cour impérialiste qui n’est pas neutre. Tous les partis politiques soudanais ont jugé que ce mandat d’arrêt allait à l’encontre de la souveraineté du pays. Le jugement d’Omar al-Bachir doit être laissé aux Africains. Le fait est que la CPI est là pour mettre la pression sur le président afin qu’il arrête de commercer avec la Chine et qu’il se tourne vers l’Occident. Ca ne marchera probablement pas avec le Soudan, mais c’est aussi un signal lancé aux autres pays qui seraient tentés de suivre cet exemple.

Les paysans soudanais sont confrontés à de gros problèmes de sécheresse. Le gouvernement ne peut-il pas utiliser les rentrées pétrolières pour construire des structures d’irrigation ? De manière générale, pourquoi un pays, que certains comparent à l’Arabie saoudite pour ses ressources pétrolières, est-il si pauvre ?

En Europe, vous avez des pays pauvres avec des gens riches. A l’inverse, le Soudan est un pays riche avec des gens pauvres. Il est vrai que le gouvernement soudanais aurait pu allouer l’argent du pétrole de manière efficace mais le fait est qu’il n’a pas de solution progressiste pour tout le pays. De son côté, la bourgeoisie régionale est fortement touchée par la corruption (1). Depuis l’accord de Naivasha qui a marqué la fin de la deuxième guerre civile, l’autorité du Sud a reçu six milliards de dollars au titre de répartition équitable des richesses. Mais avec tout cet argent, ils n’ont même pas construit une école ! Le Soudan a donc besoin d’une véritable réponse, mais nous ne pourrons pas la donner nous-même car il revient au peuple soudanais d’arriver à une telle conclusion.

La solution n’est-elle pas dans le fédéralisme ou le confédéralisme ? Cette solution a été défendue par les Etats-Unis pour mettre un terme au conflit avec le Sud et l’est aujourd’hui pour résoudre la crise du Darfour. Un référendum devrait bientôt déterminer le statut de ces deux régions. L’intérêt pour les puissances occidentales est de taille : si elles ne peuvent pas négocier l’exploitation du pétrole avec Khartoum, elles le feront avec des régions autonomes.

Mais le fédéralisme n’est pas le remède miracle à tous les problèmes politiques dans le monde. En Belgique, trois communautés linguistiques cohabitent : les néerlandophones, les francophones et les germanophones. Le fédéralisme a été établi sur base des langues dans ce pays ce qui a eu pour effet de créer des frontières. La Belgique a un petit territoire mais elle compte six gouvernements, 550 parlementaires et 55 ministres. C’est le nombre par habitant le plus important dans le monde ! Malgré cette armada politique, le pays connait régulièrement des problèmes communautaires. En Suisse par contre, le fédéralisme est basé sur des cantons ce qui rend le système beaucoup plus efficace. Alors que 75% de la population est germanophone, le parlement de ce pays s’exprime en français sans aucun complexe. Et voilà où nous en sommes : la bourgeoisie soudanaise veut un modèle à la belge.

Comment peut-on sortir de la crise au Soudan ?

Le Soudan est un pays très riche qui a reçu tout ce que la Nature pouvait donner. Mais pour son malheur, il n’existe aucun mouvement qui puisse rassembler la population autour de la construction d’un Etat démocratique, uni et égalitaire ; un Soudan sans aucun chauvinisme ni discrimination ; un Soudan qui utiliserait toutes ses ressources pour bâtir un avenir solide à son peuple. Les partis actuels, y compris le régime militaire, prônent toutes sortes de slogans : socialisme soudanais, arabe ou islamique, nationalisation ou dénationalisation… Mais ils sont incapables de porter et d’intégrer le pays sur le chemin de la démocratie moderne et progressiste. La bourgeoisie qui dirige le pays fait passer ses propres intérêts avant ceux de la nation. Cependant, la crise économique et la chute du prix des matières premières ne vont plus faire rentrer autant d’argent que par le passé. Le nombre de pauvres va encore augmenter. Vous avez là les conditions permettant l’émergence de ce dont le Soudan a le plus besoin : une résistance progressiste et démocratique.

Interview : Grégoire Lalieu et Michel Collon

SOURCE : Michel Collon

Ce contenu a été publié dans Actualités. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.