Comme Mokgadi Caster Semenya

“You are not alive to please the aesthetic of colonized eyes.”

Ijeoma Umebinyuo

Le 4 juin dernier, à Toulouse, une association de femmes a choisi le dernier quartier populaire du centre-ville, le quartier d’Arnaud Bernard, pour organiser une action visant à défendre « Le droit des filles et des femmes à occuper et à circuler librement sur cette place et toutes les autres.-La primauté du droit français sur les normes, les traditions, les coutumes, les usages. -L’égalité totale entre les filles et les garçons, entre les femmes et les hommes. » Car, écrivaient-elles dans leur tract (1) : « Nous n’avons pas à élaborer des stratégies de contournement pour nous promener, faire nos achats ou rentrer chez nous. Nous n’avons pas à renoncer à nous asseoir à une terrasse pour boire un café, un thé ou une bière. » Soutenue par la maire de quartier (2), cette action avait en figures de proue deux femmes indigènes : une fille d’algériens chevènementiste portant en boutonnière les couleurs du drapeau français: « Fière de mes trois couleurs. La Nation. La Loi. La République. » et une femme que je vais me contenter de citer, en guise de présentation : « Je suis peut-être Noire, mais je déteste les nègres ». Des soeurs au service du pouvoir blanc, cela arrive. Elles sont la minorité qui cache la majorité qui résiste.

Nous étions quelques femmes, militantes  ou non, venues dénoncer cette action. Plusieurs avaient été choquées par le tract, d’autres désapprouvaient la stigmatisation des hommes du quartier, certaines condamnaient l’instrumentalisation du féminisme à des fins islamophobes, d’autres encore venaient y dénoncer le racisme des féministes blanches. M’entendant dénoncer le caractère sélectif de leur sororité, une femme a joué la carte du racisme anti-blanc en me demandant, à plusieurs reprises (car sa question exigeait, pensait-elle, une réponse) d’une voix perçante : « mais toi, est-ce que tu es ma sœur ? ». Il y avait tellement de bêtise, de mauvaise foi et d’inconscience dans cette voix d’institutrice outrée, impossible de répondre sans hurler. Alors j’ai ri, de fascination.

Voici ma réponse : comme Mokgadi Caster Semenya.

« C’est moi, Caster Semenya, vous ne pouvez jamais savoir qui je suis, j’ai cette touche magique ».

En 2009, une athlète sud-africaine de 18 ans vient à Berlin participer à ses premiers mondiaux, dans l’épreuve du 800 mètres. Originaire du petit village de Ga-Mahselong, dans la province du Limpopo, elle a déjà brillé dans plusieurs compétitions junior, mais c’est ici son premier vrai titre : elle fait une course époustouflante et termine avec deux secondes d’avances, réalisant la meilleure performance de l’année pour cette épreuve. Elle ne finit pas la course hébétée, les yeux embués de larmes. Non, fière et sereine, elle se drape dans le drapeau de son pays, avant de poser avec fierté les bras levés en une figure semblable à celle d’Usain Bolt. Venue chercher l’or, elle l’a remporté.

Mais une femme ne peut pas être aussi forte.

Est-ce que Michael Phelps triche, parce que sa morphologie l’avantage ? Personne ne songerait à l’affirmer ; tout l’art du sportif consiste à tirer profit, par l’entraînement, d’habiletés ou de prédispositions. C’est injuste de concourir en basket-ball à l’époque de Michel Jordan, en tennis à l’époque de Serena Williams. Mais certaines des sportives engagées dans ce 800 m face à la sud-africaine ne l’entendaient pas ainsi. En amont de la compétition, des plaintes vont être adressées à la fédération internationale d’athlétisme. Quelques jours avant les mondiaux, l’IAAF (3) exige de la fédération sud-africaine d’athlétisme un test de féminité pour prouver ce qu’ils soupçonnent être un avantage biologique. Confondant apparence sociale et génétique, l’IAAF conduit ces tests sur la base de présomptions visuelles. Les résultats ne sont pas probants. La sportive est convoquée pour de nouveaux tests que cette fois l’IAAF veut conduire elle-même ; ceux-ci se déroulent  la veille de l’épreuve. L’entraîneur de l’équipe d’athlétisme sud-africaine, Wilfried Daniels, démissionne en protestation (5).

En pleins mondiaux, un journal sportif divulgue l’information de ces tests, faisant de l’humiliation un spectacle. Encouragées de voir les institutions assurer leurs arrières, des sportives dévoilent leur rage : « Mais regardez-là ! » crache à la presse la Russe Mariya Savinova, après la course. « Pour moi ce n’est pas une femme, c’est un homme » déclare à la presse l’italienne Elisa Cusma. Avide de monstration, la presse se rue sur le filon : journalistes, experts, sportifs, scientifiques se mettent à scruter, commenter, deviser sur le corps de cette femme. Un titre transforme les suppositions en affirmations, parle de la sportive au masculin. La culture blanche s’étale dans toute sa splendeur : si une femme n’est pas une vraie femme – c’est-à-dire une femme comme nos femmes -, alors elle est un homme, c’est limpide. Un journaliste demande, en direct, à Mokgadi Caster Semenya : « on dit que vous êtes un homme c’est vrai ? ». Devant l’emballement de la presse, l’IAAF commente publiquement des données confidentielles. Des mots terribles sont prononcés. Berlin. Europe. Pas un ne réalise dans quelle filiation ces actes s’inscrivent.

Du moins dans les nations blanches, parce qu’en Afrique du Sud, on n’a pas le privilège d’être amnésique. Pour la mère de Semenya,  jalousie et racisme motivent cette cabale : « Les Blancs ne veulent pas que les Noirs les surpassent, c’est la raison pour laquelle ils provoquent ces problèmes. A cause de notre apparence, tout ce que nous faisons de positif doit être mis en doute.» L’Afrique du Sud fait corps autour de sa championne et engage un rapport de forces pour empêcher qu’elle soit destituée de son titre et de sa médaille. Les Sud-Africains dénoncent un traitement raciste et sexiste,  qualifient l’affaire d’humiliation publique et considèrent avoir été insultés.

La presse occidentale raille ces protestations. Parmi les milliers d’articles générés par cette affaire, on peut citer par exemple l’article de Slate, intitulé « En Afrique du Sud, on ne badine pas avec le sexe » (6), paru en pleine tempête. Slate y met les accusations de racisme des Sud-Africains sur le compte de l’homophobie, du calcul politique et du délire complotiste, projetant ainsi les obsessions françaises sur le reste du monde.  C’est vrai, quelle expertise peuvent avoir les Sud-Africains sur la question raciale ? Slate sait. La preuve, disent-ils, L’IAAF est présidée par un Africain, elle ne peut être raciste.

Les seules autres marques de sororité ou de fraternité émanent exclusivement d’hommes et de femmes Africains ou Afro-descendants. Une femme Noire, Sud-Africaine, scrutée intimement, dont l’Europe questionne le genre et dont il est fait un spectacle sensationnel ? Evidemment Saartje Baartman. Il est débattu dans les médias du corps de Caster Semenya, comme s’il ne lui appartenait pas. Ni son jeune âge, ni le fait qu’elle soit une femme ne pousse les commentateus à modérer leurs attaques ; ils semblent inconscients du fait que le corps qu’ils dissèquent en mots est celui d’un être humain. L’affaire étant fameuse, elle est utilisée par des publicitaires, des humoristes, des tabloïds, pour faire de bons mots. Les articles de journaux usent de dérision pour gagner des clics. Le nom de cette athlète est moqué pour quelques rires et devient synonyme d’un mal honteux, dégoûtant et fascinant, comme la culture blanche en raffole. Il saute aux yeux que cela s’inscrit dans la longue histoire du regard scrutateur du racisme européen sur le corps indigène, pour satisfaire un besoin de pouvoir par des moyens médicaux, militaires, professionnels, ou de divertissement. Pourtant, pas un ne voit la cruauté qui s’exerce.

L’IAAF étend les tests, appelant cela une procédure de « vérification sexuelle ». Impossible pour Semenya de concourir tant que l’institution n’a pas statué sur son genre. Elle est suspendue à une décision qui peut prendre des jours, des semaines ou des mois avant d’être tranchée. Des mois d’incertitude qui peuvent déboucher sur une suspension définitive de toute compétition. Son mental d’athlète est soumis à une pression sans précédent. En mars 2010, elle publie un communiqué annonçant son retour à la compétition, dans lequel elle dénonce la violation de ses droits d’athlète ainsi que de ses droits à la dignité et au respect de sa vie privée (4). La presse relaie peu ses mots, l’IAAF les ignore. Cela prend finalement 11 mois, pendant lesquels sa grand-mère et sa mère savent qu’à Monaco l’on débat entre gens compétents pour définir si celle qu’elles ont vu naître est bien une femme. Le 6 juillet 2011, l’athlète est enfin autorisée à concourir, mais à condition de subir un traitement hormonal. Une décision récente a suspendu cette injonction indigne pour deux années, mais le répit est temporaire. A partir de 2017,  ces femmes que l’IAAF et le CIO ne reconnaissent pas comme telles devront choisir entre un banissement définitif de la compétition et un « traitement » (8). C’est d’ailleurs en France qu’auraient été traitées en 2013 quatre sportives sélectionnés sur des critères aussi arbitraires que pour la Sud-africaine ; toutes sont originaires de régions rurales ou montagneuses de pays en voie de développement (8).

On ne pardonne pas aux femmes non-blanches de ne pas essayer de se conformer aux standards de féminité occidentaux. Toute femme échappant à ces règles peut voir sa féminité questionnée, Mokgadi Caster Semenya en a fait l’expérience.  Femme dans son pays, elle a perdu ce statut en étant portée à la connaissance du monde Blanc. « Le crime de Semenya est qu’elle a osé être jeune, rapide, forte et apparaître comme une athlète puissante à la fois. Elle ne ressemble pas à la britannique Jenny Meadows, qui ressemble à l’idéal de féminité blanche. Mais Semenya ressemble à tant de femmes que nous connaissons, à travers le monde. Bartmann ressemblait à nombreuses femmes africaines. Mais elle ne ressemblait pas à l’aïeule de Jenny Meadows (9) ».

En 2009, quand une institution d’origine occidentale impose à une sportive africaine une « vérification sexuelle », cela fait seulement sept années que les sud-africains sont parvenus à récupérer des Européens la dépouille de Saartje Baartman (10). Mandela, à son arrivée au pouvoir, avait demandé à la France de la restituer mais les scientifiques français s’y étaient opposés, arguant qu’elle appartenait à l’Etat. Têtes de résistants algériens, squelette de femme sud-africaine… On a les objets transitionnels qu’on peut. Si Mokgadi avait été Française ou Australienne, elle n’aurait pas subi ce traitement. Sa supériorité sportive aurait été envisageable.  Mais les nations blanches n’aiment pas l’Afrique du sud. Elles ont leur token, un Mandela tronqué, dont elles ont arraché l’antisionisme et la radicalite, pour ne garder qu’une figure christisée. Elles haïssent l’Afrique du sud autant qu’elles rêvent voir Haïti mordre la poussière. On y décrit ce pays comme étant   « le plus violent du monde« , au « record mondial des viols  » (11a et b). N’en sont chroniquées que les déroutes électorales. C’est à se demander ce que lui reprochent les anciens alliés du régime d’apartheid. Ils ont toutefois leur chouchou, Oscar Pistorius. Chaque larme de celui que la presse appelle « demi-dieu » ou »idole » (11) est rapportée, photos à l’appui, pour aider le lecteur occidental à ressentir l’immense tragédie que traverse l’ancien athlète.

Cette fameuse sororité universelle, comment s’est-elle manifestée à Mokgadi Caster Semenya ? On a d’abord pu observer de la rage puisque ce sont des femmes qui sont à l’origine de cette répression. Ensuite, les institutions qui ont persécuté la championne sud-africaine fonctionnent grâce à des hommes et des femmes. Plus généralement, il s’est agi d’inconscience : les femmes blanches ignorent qu’il s’est passé quelque chose. Plus récemment, on a constaté du voyeurisme : l’on cherche à récolter la confidence de Mokgadi Caster Semenya pour en faire l’héroïne d’un récit poignant, douloureux et cathartique. Enfin, depuis peu, certains font preuve d’utilitarisme, en faisant de Mokgadi Caster Semenya l’emblème de combats dont elle ne se revendique pas, réduisant cela à une question d’identité. Le rôle des dissidents de genre Blancs aurait été d’utiliser leur voix et leur pouvoir politique en Europe pour dénoncer ce traitement raciste et ainsi faire cesser les attaques dont elle a été la cible. Elle n’a pas à être la tirailleuse des minorités blanches.

En 2012, Mokgadi Caster Semenya participe pour la première fois aux Jeux Olympiques. L’Afrique du Sud la désigne porte-drapeau, avec Oscar Pistorius. Elle ne gagne « que » l’argent, battue par Mariya Savinova, depuis interdite de compétition pour s’être dopée. A Rio, Mokgadi Caster Semenya  vient donc réclamer l’or qui lui revient.

« Je sais qui je suis. »

Nous sommes beaucoup à penser que Mokgadi Caster Semenya nous représente. Le regard colonial qui a tenté de la soumettre nous est familier et quotidien. Pour elle, cela s’est posé en ces termes : être elle-même et risquer d’être broyée par des institutions qui ne renoncent à aucun coup, ou se conformer aux règles de ce système raciste. Elle a résisté et a survécu. C’est à sa résistance que nous nous identifions. Quand ses adversaires venaient seulement courir, elle devait, pour concourir, se jeter dans la fosse aux lions. Touss étaient là, prêts à scruter son corps jusqu’à détecter la preuve de sa supposée monstruosité. Le stade. Les caméras. Les commentateurs. Les officiels. Les rivales. Le public. Elle n’a jamais cillé, et s’est attachée à une chose essentielle : la conviction de savoir qui elle était, pour elle et pour les siens, et la primauté de ce savoir sur toute autre chose. Cinq ans plus tard, elle a gagné : elle n’a pas changé et ses adversaires s’essouflent. Expulsée de la rubrique sportive vers la rubrique insolite, cette championne s’y impose à nouveau à partir du 17 août prochain. Serons-nous pour elle une soeur en exigeant le respect inconditionnel de ses droits de sportive ? En traquant et dénonçant tout dérapage de la presse à son égard ? En exigeant des journaux un comportement futur éthique et exemplaire et une reconnaissance des torts portés accompagnée de réparations ? En exigeant de l’IAAF l’arrêt immédiat de toute violence institutionnelle à l’égard des femmes non-blanches ainsi que des réparations pour les préjudices subis par Mogkadi Caster Semenya ? En célébrant cette championne à la hauteur de son talent ?

Le traitement réservé à cette championne illustre de manière prototypique le rapport du pouvoir Blanc aux femmes indigènes. Nous savons que nous sommes des femmes, c’est le pouvoir blanc et ses bénéficiaires qui l’ignorent. Notre combat ne peut pas être de les en convaincre. Tout effort d’intégration pour être reconnues comme « femme » renforce au contraire les institutions auxquelles nous, décoloniaux, nous attaquons. Qu’il y ait encore des femmes blanches à penser que par nature elles font partie de la solution plutôt que du problème est fascinant. Là est la curiosité à observer. Mais une telle étude ne pourrait pas être menée en France : les scientifiques français jugeraient cela raciste.

 

Malika Salaün, militante du PIR

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Sources :

1 http://toulouse.demosphere.eu/rv/13208

2 http://www.ladepeche.fr/article/2016/06/05/2359287-la-place-arnaud-bernard-au-feminin.html

3 International Association of Athletics Federations

4 https://www.theguardian.com/sport/2010/mar/30/caster-semenya-return-athletics-iaaf

5 https://youtu.be/f-UX0LE_tCg

6 http://www.slate.fr/story/9621/en-afrique-du-sud-ne-badine-pas-avec-le-sexe-semenya-athletisme

7 http://theangryblackwoman.com/2009/09/15/race-gender-and-the-oppressive-public-gaze/

8 http://mobile.nytimes.com/2016/07/03/magazine/the-humiliating-practice-of-sex-testing-female-athletes.html

9 https://pumlagqola.wordpress.com/2009/08/24/semenya-as-the-21st-century-bartmann/

10 Une loi a dû être votée pour cela, les débats au Sénat sont consultables à : www.senat.fr/questions/base/2001/qSEQ01101149S.html

11 a http://www.routard.com/guide/afrique_du_sud/2357/sante_et_securite.htm – 11 b. – Le lecteur occidental liera, par négrophobie, ces chiffres à la dangerosité sexuelle présumée des hommes Noirs, un présupposé omniprésent dans les nations de culture blanche. Dans la réalité, ces chiffres rapportent les plaintes enregistrées par la police. La France ayant pour tradition de dissuader les  plaintes pour viol, les chiffres sud-africains peuvent nous sembler très élevés.

12 a Quand des mots appartenant au langage animalier ont éte utilisés par la même presse pour décrire Mogkadi Caster Semenya. 12 b. : Misogyne notoire, Pistorius a assassiné de sang froid sa compagne, Reeva Steenkamp, en 2013.

 

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