Bobigny 2017 : quand la banlieue impose la dignité

aya

Le samedi 11 février au soir à Bobigny s’est produit un événement. Entre deux et trois cents jeunes Arabes et Noirs ont pris les pierres et les briques comme arme contre la police nationale. Des scènes d’affrontements ont eu lieu dans plusieurs quartiers du centre-ville. D’abord dans la cité Paul Vaillant-Couturier, puis du côté de Jean Rostand, ensuite au niveau du rond-point entre les cités Paul Eluard et Paul Vaillant-Couturier, enfin dans les environs de la mairie et de la cité Salvador Allende. 

De mes yeux je n’avais jamais vu de tels affrontements ; eux non plus. A 28 ans, je fais déjà partie de la vieille génération. J’étais là parmi eux, mais prête à fuir au moindre lancer de gaz ou tir de flashball. Ils avaient entre 13 ans et 20 ans, je reconnaissais certains d’entre eux, des jeunes de ma cité que j’ai vu grandir. C’était, pour beaucoup, leur première expression politique. Elle était pure, à l’état brut. Ils ne s’étaient pas préparés à cette bataille, aucune coordination, jusqu’à leurs vêtements inadaptés à cette guérilla urbaine. J’étais tout près d’eux mais et à des années-lumière à la fois. Je tenais à rester présente pour témoigner et par fraternité. Eux, ils avaient tous moins de 20 ans, quasiment que des hommes, et pour la majorité très précaires. Mes frères. Ils sont beaux. Et je craignais pour eux. Morte d’inquiétude. A la fois fière et triste.

 

« Es-tu pour ou contre les débordements ? », de nouveau une question qui divise à la fois les militants et les habitants de la ville. En fait la question est mal posée. Cette violence, je ne suis ni pour ni contre. Cette violence elle est là, point. Elle vient contre le bras armé de l’Etat. Elle vient contre les détenteurs de la violence au quotidien. La violence de ces jeunes ce soir du samedi 11 février – retenez la date, elle est historique – contre la police, et les camionnettes des médias, contre les distributeurs des banques et les locaux du conseil départemental, était un cri de rage et de dignité contre toutes les institutions du pays. Un cri inévitable. Inévitable tant que le continuum colonial ne cesse d’opérer comme élément structurant de la vie sociale, politique, économique et culturel du pays. Voilà pourquoi j’attire l’attention sur le piège de la question : « es-tu pour ou contre les débordements ? ». Comment juger des larmes si l’on ne voit pas le visage de celui qui les verse ? Prenons garde à ne pas désavouer nos frères du 11 février à Bobigny.

Ne pas les désavouer cela signifie ne pas tomber dans le piège de la pensée dominante. Il ne s’agit pas de « débordements », et vous n’avez pas à être pour ou contre, à regretter ou à souhaiter qu’ils se répètent. Non, la seule chose à faire pour rester fidèles à notre combat antiraciste, fidèles aux jeunes des « émeutes » de 2005 et aux luttes anticoloniales de nos grands-parents, c’est traduire ce feu en force pour nos luttes.

 

Retour sur le rassemblement 

 

Dans les environs de 17h00, nous étions une foule d’environ 3 000 personnes rassemblées au parc de la cité Paul Vaillant-Couturier, en bas de la passerelle qui mène au tribunal de Bobigny. Personne ne s’attendait à ce que l’on soit aussi nombreux. La majorité des gens présents étaient des jeunes de banlieue : beaucoup de Balbyniens et Drancéens, d’autres venus des villes voisines de Seine-Saint-Denis (Aulnay-sous-bois, Le Blanc-Mesnil, Villetaneuse, La Courneuve, etc), de nombreux militants de l’antiracisme politique et de l’extrême-gauche. C’est que ce rendez-vous était vivement attendu. Cela faisait plusieurs jours que de nombreux rassemblements à la marge se tenaient à Aulnay-sous-bois et dans les villes voisines, et que des affrontements avaient lieu entre les jeunes et la police.

Ce samedi soir, nous nous attendions à ce que le rassemblement dégénère, quelque part nous savions que l’événement allait se produire : un rendez-vous qui a tourné dans les réseaux sociaux, des banlieues où les jeunes affrontent la police tous les soirs depuis plusieurs jours, quoi de plus évident après tout ! Et pourtant on ne s’y était pas vraiment préparé. On n’arrive jamais à anticiper l’explosion tant elle semble irréelle.

Tout a commencé au milieu des prises de parole pendant le rassemblement. Des dizaines de flics étaient alignés sur la passerelle en face de jeunes qui venaient exprimer leur rage de l’humiliation subie par Théo. Cette humiliation, elle fait partie des milliers d’autres dont beaucoup parmi eux sont quotidiennement victimes. Ces nombreux flics rangés juste au-dessus avec arrogance tout près d’eux paraissaient comme une provocation. Des pierres ont été lancées en leur direction. Les flics étaient-ils réellement en danger ? Non. Or, leur réponse, elle, a mis en danger la foule : grenades de gaz lacrymogène et tirs de flashball. Les jeunes ne se seraient pas tus ce samedi soir, non. L’Etat et sa police le savait. La France, ce beau pays qui donne des formations à l’étranger sur la manière maîtriser les révoltes populaires, allait enfin de nouveau pouvoir s’exercer un peu à domicile, dans la zone des damnés de la terre.

J’ai grandi à Bobigny, j’ai toujours su qu’il y avait cette possibilité, ce « ça », cette flamme, j’ai toujours su qu’elle sommeillait ici, paisiblement. Parfois elle apparaît mais uniquement dans la fulgurance pour s’évanouir aussitôt. L’instinct de dignité nous habite tous. Ici, elle doit se crier pour se faire entendre. Oui de la dignité c’était, et rien d’autre. Une dignité bouleversante. Les jeunes étaient prêts à sacrifier leurs années à venir, leur scolarité en laquelle ils ne croient pas, à écoper d’un casier judiciaire, à faire des mois ou des années de prison. Face à eux, j’étais tiraillée entre l’envie de les protéger, et l’étonnement de leur courage. Aussi, je me sentais responsable de ce qui se produisait. Responsable du fait que notre lutte n’ait pas encore abouti. Nous ne sommes pas assez forts, assez nombreux, assez déterminés, assez soudés. C’est pourquoi nos petits frères sont de nouveau jetés dans la gueule du loup : le pouvoir blanc, raciste, policier.

Ainsi, le ghetto indigène s’embrase. L’Etat répond dans la continuité de ses méthodes coloniales. De nombreuses rafles se sont déroulées ces derniers jours en île-de France avec environ une centaine de jeunes interpellés. Les effectifs de la police ont au moins doublé dans le 93 depuis l’affaire Théo, les flics sont déployés comme une armée coloniale dans la Seine-Saint-Denis et les autres ghettos d’Ile-de-France. Ils sont dans tous les lieux stratégiques, gares et grosses cités notamment. Des dizaines de comparutions immédiates au Tribunal de Bobigny sont en cours. Nous ne savons pas encore l’ampleur des peines infligées. Mais on le sait, elles vont tracer des vies entières, malmener des destinées, enfoncer des familles dans plus de douleur.

 

En 2017, ce sera le bulletin de vote ou le pavé

 

Malcolm X avait dit : « En 1964, ce sera le bulletin de vote ou le fusil », aujourd’hui, en ce mois de février 2017, à trois mois des élections présidentielles, les jeunes nous disent : « En 2017, ce sera le bulletin de vote ou le pavé ». La banlieue explose et s’impose dans le débat. Visiblement, le feu est la seule façon d’amener le Pouvoir à se pencher sur la question que nous posons : quand serons-nous enfin à égalité ? Egalité des droits, égalité en dignité, égalité culturelle, égalité politique et égalité économique ? La semaine où les révoltes ont commencé concorde étonnamment avec le vote qui s’est fait en toute discrétion à l’Assemblée nationale le 8 février 2017 du projet de loi sécurité publique « permis de tuer ». Avec cette loi, tout policier qui viendrait à tuer une personne serait considéré à priori en situation de « légitime défense », sans être inquiété par la justice. Il s’agit d’une loi qui vise à assouplir les règles de légitime défense des policiers, et durcir les peines pour outrage aux forces de l’ordre. Elle a été votée par un gouvernement se réclamant de la gauche. La gauche met donc entre les mains d’un gouvernement de droite ou peut-être même d’extrême-droite un permis de tuer dans les banlieues. Quelle belle façon de finir son mandat pour M. Hollande ! Son hypocrite déplacement au chevet de Théo n’a bluffé personne.

Ces révoltes en cours rappellent à la France que la situation est explosive dans les banlieues, que la question raciale pose de plus en plus problème, que le temps des nègres domestiques et des beurettes est passé, que les tentatives d’arnaque à la SOS Racisme ont fait leur temps. Les débats sur les présidentielles avaient oublié une partie de la population, elle s’est manifesté coûte que coûte. Les questions brûlantes des violences policières et du racisme se sont invitées par effraction sur la scène politique. On ne fera pas sans nous. On fera avec nous, de gré ou de force. Que les candidats comprennent la gravité de la situation, et que l’Etat cesse de répondre en envoyant à la chasse ses chiens armés. Nous avons une Dignité. C’est le sens de la Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars 2017 que nous organisons à l’appel des familles des victimes de violences policières. Cette marche est notre rendez-vous politique de l’année, elle sera tout à la fois notre primaire, notre premier et notre second tour. Elle ne se jouera pas dans l’urne mais sur le pavé.

 

Aya Ramadan, membre du PIR

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