« Israël casse-toi, Paris-VIII n'est pas à toi »

« Avoir 20 ans en Israël », l’offensive de l’État sioniste contre la campagne BDS

Le vendredi 14 mars 2014, l’UEJF – Union des étudiants juifs de France – organisait à l’université Paris-VIII Saint-Denis une conférence ayant pour thème « Avoir 20 ans en Israël » avec une dizaine d’étudiants israéliens appartenant à l’association « WhatIsRael », directement subventionnée par l’Etat d’Israël pour contrer le succès croissant de la campagne BDS – Boycott, Désinvestissement, Sanctions au nom de laquelle des colloques se tiennent annuellement à l’université Paris VIII, tel que l’Israël Apartheid Week, et dans de nombreuses facs françaises.

La réaction spontanée des étudiants et des militants de diverses organisations (le Parti des Indigènes de la République, Sud étudiant, le collectif Palestine Paris8, Femmes en lutte du 93, le NPA, etc) consistant à demander fermement l’annulation de cet événement était attendue par l’UEJF, et la propagande victimaire qu’ils ont ensuite mis en place est exactement ce qu’ils souhaitaient récolter de leur venue à savoir un incident, grâce auquel ils pourraient crier à l’antisémitisme, accusation permettant d’éluder les arguments politiques !

Cet article souhaite réinsérer du sens politique là où la propagande sioniste met de la morale unilatérale et du chantage à l’antisémitisme.

 

1. L’UEJF, le sionisme et l’État d’Israël

 

L’objectif principal de l’UEJF devrait logiquement être celui de représenter et fédérer la communauté des étudiants juifs et de combattre l’antisémitisme en France. En effet, nous affirmons au PIR que le racisme qui a entrainé le génocide des Juifs d’Europe découle en partie du colonialisme européen, dont les rapports de force conditionnent toujours la société européenne et contre lequel nous luttons.

 

Par contre, l’UEJF se disqualifie totalement lorsqu’elle affiche et assume des liens étroits avec l’État d’Israël et c’est bien à ce niveau que se situe la problématique.

Non Israël ne représente pas toutes les communautés juives du monde contrairement à ce qu’il prétend être, et non les Juifs du monde n’ont pas à se sentir concernés par les agissements de cet État ! Voilà ce que nous tenons farouchement à rétablir comme réalité. Cet amalgame est une construction récente du sionisme, idéologie nationaliste pensée dans l’Europe coloniale du 19ème siècle, par Theodor Herzl et dont les trois principes sont les suivants :

– il existe un peuple juif indistinct (« Nous sommes un peuple, Un peuple-un »[1]) ;

– ce peuple juif ne peut s’assimiler dans les sociétés dans lesquelles il vit depuis des siècles ;

– c’est pourquoi la fondation d’un État juif est indispensable.

 

Le sionisme est une idéologie fondée sur deux piliers : l’acceptation de l’antisémitisme, et le colonialisme. En effet, le sionisme donne pour seule réponse à l’antisémitisme européen la colonisation de la Palestine. Pas étonnant, puisque cette idéologie émerge en pleine Europe expansionniste et structurellement raciste. Theodor Herzl avait en effet profondément intégré la grille de lecture coloniale européenne. Les Palestiniens étaient vus comme des bédouins arabes, nomades, ne sachant cultiver la terre et vivre en société. Les écrits ne manquent pas pour nourrir cet imaginaire. Citons Herzl lui-même en 1896 :

 

« Pour l’Europe, nous formerions là-bas un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie »[2].

 

Edward Said explique que « le sionisme voyait essentiellement la Palestine de la même manière que l’impérialisme européen, c’est-à-dire un territoire vide paradoxalement « rempli » d’autochtones indignes et dont on pouvait peut-être se passer »[3].

Quant aux Juifs arabes ils sont niés par le sionisme, ils sont impensables dans une idéologie fondée sur la supériorité du Juif européen sur l’Arabe. Ella Shohat, juive irakienne vivant en Palestine occupée raconte qu’Israël « a entrepris de « purifier » les misrahim en les affranchissant de leur arabité et de racheter leur « péché originel », à savoir leur ancrage dans l’Orient »[4].

N’est-ce pas Ben Gourion lui-même, fondateur de l’État d’Israël, qui affirmait : « Nous ne voulons pas que les Israéliens deviennent arabes. Nous sommes par devoir tenus de lutter contre l’esprit du Levant, qui corrompt les individus et les sociétés, et de préserver les valeurs juives authentiques telles que la Diaspora les a cristallisées »[5]… Nul besoin de continuer à établir la nature raciste et profonde du sionisme.

 

En relayant donc la propagande sioniste de l’amalgame entre Juifs et Israël, l’UEJF ne fait que favoriser l’antisémitisme en France car elle tend à faire des Juifs du monde entier des complices idéologiques des crimes de guerre israéliens. De même, en affirmant son adhésion au sionisme, l’UEJF soutient la colonisation et ses fondements ultra-racistes, le nettoyage ethnique, le caractère ethno-racial de l’État d’Israël et donc le régime d’apartheid infligé aux Palestiniens.

 

Aussi, nous condamnons la confusion faite par l’UEJF entre l’antisionisme et l’antisémitisme pour disqualifier l’action des militants à Paris 8 et les décrédibiliser. Si certains groupes d’extrême-droite instrumentalisent effectivement le terme « antisionisme » sans jamais se préoccuper de la libération de la Palestine mais seulement pour étayer leurs thèses complotistes antijuives, nous tenons, nous, à maintenir la fondamentale pertinence morale et politique de l’antisionisme : ce dernier représente le refus de la colonisation de la terre de Palestine, commencée dès la fin du 19ème siècle, et qui continue encore aujourd’hui ; il est la remise en cause de la création de l’État d’Israël, et il est la revendication inaliénable du droit au retour des réfugiés Palestiniens.

Nous considérons Israël comme une colonie dès sa création, et donc le citoyen israélien comme un colon sur les terres de Palestine. De Haïfa à Ramallah, de Yafa à Akka, Israël est une colonie illégitime, raciste, et ennemie des peuples arabes.

Pour nous, l’équation est sans inconnue : on ne peut pas être sioniste et anticolonialiste. Les deux termes s’opposent, chacun étant la négation de l’autre.

 

2. Le boycott, pourquoi ? Comment ?

« Nous, représentants de la Société civile palestinienne, invitons les organisations des sociétés civiles internationales et les gens de conscience du monde entier à imposer de larges boycotts et à mettre en application des initiatives de retrait d’investissement contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid »[6].

 

C’est à cet appel lancé par les Palestiniens en 2005, soit un an après que la Cour Internationale de Justice (CIJ) ait jugé illégale la construction du mur colonial et le régime qui lui est associé, que des dizaines d’organisations, syndicats, partis et individus en France et dans le monde ont répondu favorablement. Nous saluons d’ailleurs les militants des universités de Dublin, de Berkeley, d’Ontario et du King’s College de Londres qui au sein de leurs syndicats ont acté par leur vote le ralliement à la campagne BDS.

 

Après le nettoyage ethnique de la Palestine qui a déraciné et dépossédé près de 800 000 Palestiniens de leurs terres entre 1947 et 1949, après l’annexion d’Al-Qods et du Golan syrien en 1967, après les nombreux massacres sionistes commis de 1936 sous le mandat britannique jusqu’à nos jours en Palestine et au Liban, les emprisonnements massifs et arbitraires de la population palestinienne, la non-application de toutes les résolutions de l’ONU depuis la création de cet État, la violation régulière et durable des Conventions de Genève et du droit international, la construction du mur de l’Apartheid et le blocus de Gaza, le maintien du système colonial et de la ségrégation raciale (avec des routes réservées aux colons sionistes en Cisjordanie), la campagne de Boycott constitue une obligation morale et une nécessité politique ! En effet, la convention contre l’Apartheid de 1973 définit ce dernier comme : « les actes inhumains (…) commis en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial d’êtres humains sur n’importe quel autre groupe racial d’êtres humains et d’opprimer systématiquement celui-ci. [7]». La domination raciale que représente le régime israélien implique donc de mettre, également, l’accent sur le dernier terme de l’acronyme BDS : les sanctions. Ces dernières nous paraissant essentielles et sont de notre responsabilité.

C’est en effet, en réponse à la passivité (et souvent la complicité) de la communauté internationale que les sociétés civiles du monde prennent donc leurs responsabilités en faisant pression sur leur État afin d’isoler Israël sur tous les plans – économiques, touristiques, culturels, académiques – car chacun de ces domaines permet de banaliser et renforcer cet État colonial, raciste et d’apartheid.

 

Ainsi, lorsque l’UEJF est arrivée à Paris VIII avec sa délégation d’étudiants israéliens, nous sommes restés fidèles à l’appel de la Campagne BDS, et fidèles à nous-mêmes en tant que militants arabes anticolonialistes, car leur but était de promouvoir l’État d’Israël en :

 

  1. déployant le drapeau de cet État, un drapeau qui rime avec la dépossession de tout un peuple, la colonisation de sa terre, et son infériorisation raciale constante et travaillée.
  2. invitant à une « pause café avec un israélien », comme si le problème se situait dans un manque de connaissance de l’autre, comme si, au final, il s’agissait de deux enfants qui ne s’aiment pas et qu’il faut mettre autour de la même table afin qu’ils se fassent des câlins à la fin !
  3. organisant une conférence ayant pour thème « Avoir 20 ans en Israël », comme si avoir 20 ans en Israël ce n’était pas faire son service militaire dans l’armée d’occupation sioniste !

 

Surtout, faire barrage à ces propagandistes du gouvernement israélien était pour nous, militants antiracistes et anticolonialistes – mais aussi Arabes – une question de pure dignité.

Il ne s’agissait pas seulement d’affirmer notre opposition politique et morale à cette opération politique : il en allait du cri de notre humanité bafouée, du refus de notre conscience d’Arabe à qui le sionisme continue de dire ouvertement chaque jour : « c’est parce que vous êtes inférieurs que l’on continue de vous coloniser et de vous déshumaniser depuis des décennies. C’est pour ça que l’on continuera, et c’est pour ça que le monde blanc nous soutient ! »

NON ! Hurler à ces gens notre rejet, notre dégoût, notre révolte de les voir nous approcher dans cette fausse posture d’ouverture humaniste était un acte de résistance intimement décolonial ; c’était pour nous la seule manière pacifique de dire à ces ambassadeurs d’un ennemi de notre peuple : « Nous sommes toujours là ! ».

Nos frères de Palestine continuent courageusement de résister à la colonisation sur place. Que Dieu les aide. Nous, ici, nous continuerons de refuser leur odieuse entreprise de banalisation du sionisme. Cette colonisation idéologique qui voudrait nous faire tolérer la dépossession raciste et continuelle des nôtres, nous la rejetterons toujours. Radicalement.

 

3. La question du Dialogue

 

La posture victimaire des Israéliens présents en recherche désespérée de dialogue est risible et clairement hypocrite. Nous leur disons, si vous voulez le dialogue vous n’avez pas à parcourir des milliers de km pour nous retrouver, des étudiants et militants en France, mais faites le avec les concernés à quelques mètres de chez vous. S’ils veulent briser un Mur ce n’est pas celui de « l’incompréhension » mais celui de Cisjordanie qui mesure 8 mètres de haut et 500 km de longueur. Nous les invitons à traverser ce Mur et à aller « dialoguer » avec ceux qu’en tant que soldats, ils « côtoient », ils humilient, ils emprisonnent et ils tuent.

 

Il n’y a pas de dialogue à avoir avec nous, car il ne s’agit pas de haine mutuelle qu’il faudrait résoudre. Il s’agit d’un conflit colonial qui repose sur le nettoyage ethnique, le racisme et l’apartheid[8]. Tant que les rapports de domination coloniaux demeurent, il ne pourra pas y avoir de dialogue.  Pour qu’il y ait dialogue il faut d’abord qu’il y ait consensus sur le fondamental éthique : la dénonciation du  colonialisme et de l’apartheid, qui sont des crimes contre l’Humanité. Sans cela, cette posture n’est qu’une tentative grotesque de diabolisation du colonisé et de ceux qui soutiennent ces colonisés.

 

« Le dialogue entre les oppresseurs et les opprimés ne peut pas marcher s’il n’y a pas d’accord sur le fondement de la justice »[9].

 

Nous rappelons enfin qu’il y a eu par le passé des tentatives de dialogue, la plus aboutie étant celle des Accords d’Oslo en 1993 et que ce fut un dramatique échec pour les Palestiniens. Le nombre de colons à Al-Qods et en Cisjordanie a doublé depuis ces fameux accords et la Palestine ne cesse de subir l’émiettement et le joug colonial.

 

Vive la Palestine Libre,

Vive la lutte du peuple palestinien,

 

Djamila Nasser, Sherine Soliman et Selim Nadi, Militants du PIR

 

 

 

 



[1] HERZL T. (1986), L’État des Juifs, La Découverte, Paris, 1989, p.23

[2] HERZL T. (1986), L’État des Juifs, La Découverte, Paris, 1989, p.47

[3] SAID E. (1979), La question de Palestine, Actes Sud, 2010, p.151

[4] SHOHAT E. (2006), Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël, La Fabrique, p.54

[5] Citation extraite de SHOHAT E. (2006), Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël, La Fabrique, p.45

[7] Adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 30 Novembre 1973 par 91 voix contre 4 (Afrique du Sud, USA, Portugal et Royaume Uni).

[8] Par ailleurs, il est important de noter que ce terme n’est même pas questionné, dans certaines institutions universitaires : ainsi l’Institut d’Études Politiques de Lyon a fermé ses locaux – lors de la semaine contre l’apartheid israélien – afin de contrer une conférence intitulée « Israël, un État d’apartheid ? ». Finalement la conférence s’est tenue devant l’IEP (les élèves ayant dû sortir de cours, tout l’IEP ayant été fermé pour empêcher la tenue de cette conférence). Ainsi, Gilles Pollet, directeur de l’IEP écrit dans son mail que l’IEP aurait reçu des menaces :

« Mesdames, Messieurs, cher(e)s collègues,

Devant les risques avérés d’atteinte à l’ordre public en lien avec l’organisation, au sein de l’IEP, et par un collectif comprenant des étudiants de l’Institut, d’une « conférence » intitulée « Israël : un État d’apartheid ? », il a été décidé d’annuler cette conférence et de fermer les locaux ce jour à 17h30.

En vous priant de bien vouloir nous excuser pour les désagréments causés par cette fermeture contrainte et en urgence, veuillez croire, Mesdames, Messieurs, cher(e)s collègues en mes sentiments dévoués et cordiaux.

Gilles Pollet Directeur de Sciences Po Lyon. » ( http://collectif69palestine.free.fr/spip.php?article413 )

 

[9] BARGHOUTI O. (2010), Boycott, Désinvestissement, Sanctions, La Fabrique, Paris, p.140

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