Férocité blanche

Anamnèse coloniale et généalogie du totalitarisme

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Sous le titre Il peccato originale del Novecento, Domenico Losurdo a publié en 1998, aux éditions Laterza un court essai qui répondait aux déferlements de commentaires qui ont accueilli la publication du Livre noir du communisme sous la direction de Stéphane Courtois.

Losurdo(Domenico Losurdo, né en 1941, est professeur d’histoire de la philosophie à l’Université d’Urbino. Plusieurs ouvrages ont été traduits en français. Signalons particulièrement son « Hegel et les libéraux » (PUF) et « Heidegger et l’idéologie de la guerre » (PUF, collection Actuel Marx))] dénonce tout d’abord la manière dont les chiffres sont utilisés par les auteurs du Livre Noir. Relayés complaisamment par les médias, ils sont censés dispenser le lecteur de tout autre raisonnement. La montagne de cadavres – 100 millions de morts – est dissuasive. Pourtant cette comptabilité ne dispense personne d’un minimum de culture historique. Dans L’Impérialisme (Seuil, collection Points), Hannah Arendt estime que la population du Congo est passée de 20-40 millions d’habitants à 8 millions entre 1890 et 1911. Les victimes des guerres coloniales de la deuxième moitié du XXe siècle se comptent aussi par millions. Ce qu’omettent les auteurs du Livre Noir, c’est justement ce que souligne Arendt : la continuité de l’impérialisme et du nazisme qui fut seulement  » l’impérialisme le plus horrible que le monde ait connu.  »

Au mépris de cette réalité historique, les révisionnistes du Livre Noir affirment que le nazisme ne fut rien d’autre que la réplique du totalitarisme communiste, une simple réaction à ce qui est pour ces auteurs le péché originel du XXe siècle. Losurdo démonte patiemment ce mensonge. Les théoriciens du génocide précèdent et de loin les années 20 et 30. Le XIXe siècle est hanté par la lutte des races que Gumplowicz oppose à Marx dès 1883. Théodore Roosevelt de son côté observe qu’il est difficile de civiliser  » les races inférieures  » et si celles-ci se révoltent et agressent  » la race supérieure  » alors il faut être prêt à mener une  » guerre d’extermination « , comme les  » croisés  » (décidément, les présidents américains rêvent de croisades !) les soldats blancs doivent  » mettre à mort les hommes, les femmes et les enfants « .

Il ne s’agit pas seulement de proclamations, mais de réalités. Celles du colonialisme qui fut l’école de la cruauté et du crime de masse d’où est sortie la barbarie du XXe siècle. Celles de la guerre d’extermination menée contre les Indiens d’Amérique du Nord, une guerre dont Losurdo montre qu’à tous égards elle fut le véritable  » laboratoire du Troisième Reich « . Celles enfin des théories eugénistes mises en application aux États-Unis dès les années 1900.

C’est pourquoi la  » Belle époque « , loin d’être l’apogée du libéralisme et du progrès démocratique ne fut rien d’autre que la démocratie du Herrenvolk, du  » peuple des seigneurs, pour reprendre une des expressions favorites d’Hitler. Même les théoriciens du libéralisme n’échappent pas à cette ambiance idéologique et politique. Le bon Stuart Mill lui-même, féministe et socialisant, justifie la nécessité de tenir en esclavage les peuples barbares.  » L’histoire de l’Occident nous met face à un paradoxe qui peut être bien compris à partir de l’histoire de son pays-phare d’aujourd’hui : la démocratie dans le milieu de la communauté blanche s’est développée simultanément aux rapports d’esclavage des noirs et de déportation des Indiens. Pendant trente-deux des trente-six premières années de la vie des USA, la présidence a été détenue par des propriétaires d’esclaves et ce sont aussi des propriétaires d’esclaves qui ont élaboré la déclaration d’Indépendance et la Constitution.  » (p. 16/17)

Il ne s’agit pas, pour Losurdo de se lancer dans un de ces procès de l’histoire dont notre époque est si friande. Il s’agit plus simplement 1° de restituer un contexte historique qu’on oublie singulièrement dans les  » analyses  » des spécialistes du  » phénomène communiste  » et 2° de liquider la légende qui fait de la pensée anglo-saxonne la patrie des droits de l’individu, de la tolérance et de l’habeas corpus, par opposition au fanatisme des jacobins et au totalitarisme socialiste ou communiste. Il épingle au passage certains des maîtres à penser du néolibéralisme, par exemple Mises, économiste autrichien ami de Karl Popper et membre de la société du mont Pellerin fondée par Hayek qui réclamait que soient traités comme des  » bêtes dangereuses  » aussi bien les éléments  » antisociaux  » vivant en Occident même que les  » populations sauvages  » des colonies…

Face à ce fond commun de la classe dominante, Losurdo rappelle que Lénine et les bolcheviks furent les premiers à appeler les peuples colonisés à la révolte. Ainsi la haine des puissantes dominantes contre la révolution d’Octobre ne fut pas seulement la haine ordinaire contre les  » partageux  » mais peut-être plus la haine contre ceux qui appelaient les  » peaux rouges  » et les  » peaux noires  » à intervenir sur la scène politique. On n’oubliera pas non quel rôle a joué le thème du  » complot judéo-bolchevik  » dans l’organisation de l’Entente contre-révolutionnaire des pays occidentaux au lendemain de la révolution de 1917, une petite musique antisémite dont usèrent et abusèrent, par exemple, les dirigeants britanniques, Churchill en tête.

Losurdo, s’il s’oppose aux aberrations des auteurs du Livre Noir, essaie de comprendre le cours effroyable pris progressivement par la révolution russe. Il montre que le qualificatif  » totalitaire « , appliqué à tort et à travers au communisme sous toutes ses formes est tout simplement absurde. Si Staline et Ortega sont également totalitaires, si la dictature impitoyable et l’anarchie de la  » révolution culturelle  » sont  » totalitaires « , c’est que ce mot est vide de tout sens. Losurdo admet que la comparaison entre nazisme et stalinisme est légitime. Quand le communisme  » poursuit obsessionnellement l’utopie d’une société épurée de toute contradiction et de tout conflit, il finit par produire une sorte de révolution et de guerre civile permanente.  » (p.45) Néanmoins l’identification de l’Union Soviétique et de l’Allemagne hitlérienne est une  » sottise « , affirme Losurdo.

Le livre se termine par l’examen des conflits moraux et politiques auxquels conduit nécessairement l’action. Conflits entre l’individu et la communauté politique, conflits entre le bonheur et la liberté. Contre ceux qui font de Rousseau le père putatif de Staline et du jacobinisme l’ancêtre du  » communisme totalitaire « , il rappelle que toute la pensée de Rousseau est tendue vers la défense des droits sacrés de l’individu.  » La sûreté particulière est tellement liée avec la confédération publique, que sans les égards que l’on doit à la faiblesse humaine, cette convention serait dissoute par le droit, s’il périssait dans l’État un seul citoyen qu’on eût pu secourir; si l’on en retenait à tort un seul en prison, et s’il se perdait un seul procès avec une injustice évidente : car les conventions fondamentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérêt pourrait maintenir le peuple dans l’union sociale, à moins qu’il n’y fût retenu par la seule force qui fait la dissolution de l’état civil.  » (Article  » Économie Politique  » de l’Encyclopédie) Mais cette défense des droits sacrés de l’individu, qui pouvait être interprétée dans un sens conservateur devint une arme révolutionnaire avec la proclamation du droit et même du devoir sacré d’insurrection contre un pouvoir tyrannique. La question qui se pose alors et sur lequel Losurdo nous invite une fois de plus à méditer est celle, difficile entre toutes, du rapport entre la fin et les moyens. Ainsi,  » l’abolition de l’esclavage, après une guerre conduite comme une croisade pour la cause de la liberté, renforça dans la république nord-américaine la bonne conscience démocratique et l’idée de mission ; les poussées impériales et coloniales en reçurent une puissante impulsion…  » (p.72) C’est cette dialectique tragique qu’il voit encore à l’œuvre dans le destin de l’Union soviétique. Ces dilemmes moraux et politiques ne peuvent être éliminés. Ils sont ceux de notre temps. Et c’est à eux qu’on doit nécessairement se coltiner si on ne veut pas renoncer à l’action politique. En rappelant ces quelques vérités aussi modestes qu’essentielles, Losurdo nous rend un grand service et mériterait d’être lu par les lecteurs français.

Denis Collin

SOURCE : [http://bougnoulosophe.blogspot.com/2009/03/gie-du-totalitarisme.html

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