« Porter des chaussures trop petites. »

A propos de {Race – Histoires orales d’une obsession américaine}, de Studs Terkel

« Etre noir en Amérique, c’est comme être obligé de porter des chaussures trop petites. Certains s’adaptent. C’est toujours très inconfortable, mais il faut les porter parce que c’est les seules que nous avons. Ça ne veut pas dire qu’on aime ça. Certains en souffrent plus que d’autres. Certains arrivent à ne pas y penser, d’autres non. Quand je vois un Noir docile, un autre militant, je me dis qu’ils ont une chose en commun : des chaussures trop petites. »
Il est des livres dont la recension paraît relever de la gageure. Ceux de Studs Terkel (1912-2008) figurent assurément parmi eux. Après Working, Histoires orales du travail (2006), La « Bonne Guerre », Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale (2006) et Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (2009), les Éditions Amsterdam ont donc la bonne idée de faire traduire et de publier, fin 2010, Race, Histoires orales d’une obsession américaine. L’ordonnancement des entretiens pourra – dans un premier temps seulement – perturber les lecteurs et lectrices qui auront l’impression d’assister à une suite ininterrompue et décousue de variations sur le thème du même. Mais passé cet égarement passager vis-à-vis d’un genre littéraire avec lequel nous sommes peu coutumiers en France, le récit prend véritablement corps ; car en choisissant de sauvegarder autant que possible la forme orale des entretiens, ce sont bien les voix, le souffle et les corps de toutes les personnes interviewées qui nous semblent véritablement apparaitre, pour dresser le portrait saisissant d’une Amérique malade de sa race.

« LE TRAIT LE PLUS OBSESSIONNEL DE LA VIE AMERICAINE »

« Aujourd’hui, dans beaucoup de nos banlieues, quand un Noir marche dans la rue à une heure tardive, ça provoque généralement une réponse des policiers. Une voiture de police le suit et garde un œil sur lui. Même s’il porte un attaché-case. Il est absurde de nier que la race joue un rôle. Demandez à n’importe quel homme noir ce qu’il ressent quand il va dans un parking la nuit. Par sa seule présence, il suscite la peur. Imaginez ce que cela peut faire de marcher dans la rue et, du seul fait d’être là, de susciter la peur. »

Au fil de la centaine d’entretiens qui compose les 560 pages de l’ouvrage, un point se pose comme une évidence : la race « est le trait le plus obsessionnel de la vie américaine. Tout Américain, qu’il soit blanc ou noir, est hanté par l’idée de race, toujours. Où qu’il aille, même là où il n’y a pas de Noirs. » C’est cette même idée qu’exprime Anita Herbert : « Je n’étais pas militante, j’étais juste distante. Je trouvais que les races étaient bien définies et je voulais que ça reste comme ça. C’était une grosse erreur. Je trouve ça triste de n’avoir pas construit de meilleures amitiés. Le pire, c’est que c’est moi qui ai créé cette frontière. Ce qui m’importait, c’était de préserver mon image en tant que personne noire, que les gens sachent que je ne fraternisais pas avec la race blanche. Je pense que ça m’aurait mieux réussi d’être un peu plus ouverte. » On retrouve le même propos chez Peggy Terry, une blanche qui a grandi dans les milieux pauvres du Sud : « Dans une certaine mesure, on est tous racistes. Peut-être pas au point de brûler des croix (comme le faisait le KKK), mais en nous, il y a des attitudes dont on n’a même pas conscience. Je sais que je n’en serai jamais totalement libérée. Je suis tout le temps en train de lutter contre. C’est des choses avec lesquelles on a grandi, toute sa vie. Jamais je n’arriverai au stade où je pourrai m’asseoir à côté d’un Noir sans avoir conscience qu’il est Noir. J’ai toujours peur de dire quelque chose de mal, même avec ceux que j’aime et en qui j’ai confiance. »

Toutes les personnes interviewées ne sont pas des antiracistes convaincues, loin s’en faut. Les expériences et analyses qui sont relatées peuvent être en contradiction les unes avec les autres. De telles contradictions peuvent, en outre, exister au sein même d’un témoignage. Il en va ainsi, par exemple, de cet ancien membre d’un gang de Chicago, qui revient sur son parcours fait de vols et de violences (y compris policières), pour ensuite conclure son propos en exprimant son souhait de devenir policier pour « aider la communauté ». Que dire aussi de Jim et Kathy Kish, couple d’origine irlandaise, se définissant comme progressiste et « un peu plus avancés que les autres » sur la question raciale, mais avouant avec une sincérité désarmante qu’ils sont opposés aux mariages interraciaux et qu’ils voient d’un mauvais œil les programmes d’Affirmative Action, ainsi que « les Noirs qui pensent que nous leur devons quelque chose. » Dans la même veine, Dennis Carney, charpentier de 25 ans, déclare : « je ne suis pas aussi mauvais que les gens avec qui j’ai grandi. Ils avaient de la haine pour tout ce qu’ils voyaient. Parce que quelqu’un est un nègre, ils ne l’aiment pas. Je ne suis pas comme ça. Je prends les gens comme ils sont », avant de lâcher : « personne ne peut me dire que les stéréotypes sur les Noirs ne sont pas vrais. Ils se comportent exactement comme les gens le disent. Il y en a beaucoup qui ne se comportent pas comme ça, des gens bien, mais aujourd’hui, il y en a plus de mauvais que de bons. » Difficile alors de contredire Salim Muwakkil lorsqu’il affirme que « le racisme et son déni structurent en profondeur la culture américaine. »

LE RACISME, UNE PASSION POPULAIRE ?

Une idée souvent répandue fait du racisme une question de préjugés, une passion populaire, « la réaction apeurée et irrationnelle de couches rétrogrades de la population, incapables de s’adapter au nouveau monde mobile et cosmopolite. » L’idée de faire du racisme une simple question de préjugés apparait de manière assez récurrente dans les propos des personnes interviewées, peu important en cela qu’elles soient blanches ou noires : « On ne peut pas considérer tous les Blancs comme des racistes, estime Tasha Knight. Il y a aussi des gens bien parmi eux. C’est aux préjugés et aux stéréotypes des deux côtés qu’il faut s’attaquer. »

Pourtant, considérer que le racisme n’est qu’une affaire de préjugés, c’est prendre « une conséquence (les mentalités et/ou les représentations) pour une cause », ce qui conduit inévitablement à « privilégier le combat illusoire contre les préjugés sans s’attaquer à leur véritable cause : les discriminations concrètes et matérielles. » Car l’oppression raciale découle du fonctionnement même du système capitaliste et existe de manière institutionnalisée : le racisme sert à justifier et légitimer le traitement inégal et discriminatoire dont sont victimes différents groupes de personnes. Pour Frank Lumpkin, ancien métallurgiste, le racisme est « un préjugé organisé contre certaines personnes. Le racisme c’est pas quelque chose qu’on serait, là, comme ça. Il faut qu’il y ait une motivation derrière, quand on dit par exemple aux gens que leur maison va perdre sa valeur, ou des trucs comme ça. Ce que je veux dire, c’est que le racisme, c’est pas quelque chose de naturel. » L’inversion entre la cause – le racisme – et l’une de ses conséquences – les préjugés – est illustrée à merveille par les propos de Diane Romano : « On dirait vraiment qu’ils (les Noirs) sont tous impliqués dans la part négative de l’existence : les arnaques, le mensonge, le vol, la drogue, tout ce genre de choses. » Pourtant, comme nous l’avons vu, le racisme n’a que très peu à voir avec une caractéristique quelconque des racisé.e.s. Le problème des Blancs « ça n’est pas vraiment les Nègres, c’est plutôt eux-mêmes », déclare ainsi Lucy Jefferson, comme en écho à la célèbre formule de Sartre selon laquelle « si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. »

Si le racisme vient d’ « en haut » et est lié à l’oppression de la structure capitaliste, parler de « racisme anti-Blanc » n’a aucun sens. Ainsi, pour Peggy Terry, fille et petite fille de sympathisants du KKK, qui a découvert que les Blanc.he.s pauvres du Sud étaient aussi mal traité.e.s que les Noir.e.s, les sentiments des Noir.e.s envers les Blanc.he.s sont de l’ordre du ressentiment : « Bien sûr qu’il y a un sentiment anti-Blanc chez les Noirs. Pas chez tous, mais chez beaucoup. Moi, je comprends ça. Il n’y a pas de mots pour décrire ce que les Noirs ont subi depuis qu’on les a amenés dans ce pays. » Installé en Caroline du Nord et originaire d’un township d’Afrique du Sud, Mark Mathabane exprime la même idée : « Il est doublement difficile pour les Africains-Américains d’éviter d’être en colère ou tendus, parce qu’ils ont traversé la fournaise du racisme et s’y sont brûlés. » Pas plus en France qu’aux États-Unis, le racisme « anti-Blanc » ne saurait exister, et contre l’approche moraliste qui voudrait voir en chacun.e un.e raciste potentiel.le, il convient simplement de rappeler ce fait simple que « pour discriminer, il faut disposer d’un pouvoir dans un mécanisme social. »

CONSCIENCE DE RACE ET CONSCIENCE DE CLASSE

Selon Douglass Massey, professeur de sociologie à l’université de Chicago – et l’un des rares intellectuels interrogés -, « les Blancs ont du mal à distinguer la race de la classe. Quand ils voient un Noir, la couleur fait naître toute une série de présupposés quant à son comportement. La peau noire est synonyme de délinquance, de drogue, d’assistanat, d’absence de respect pour le travail. Cette perception accroit la probabilité que ces choses se réalisent. Je connais un cadre noir – il a déménagé en banlieue et a fait des études supérieures – qui s’est récemment rendu dans un club de golf : quelqu’un lui a tendu son sac pour qu’il le porte. On l’avait pris pour un caddy. » Ce récit, pour anecdotique qu’il soit, illustre parfaitement la réalité de la condition noire, qui est intrinsèquement liée à la position que cette population occupe comme classe dans la société post-esclavagiste américaine. En vivant leur condition sociale avant tout à travers le prisme racial, les Noir.e.s, de façon dialectique, intègrent au racisme les problèmes qu’ils/elles vivent en tant que classe. Leur conscience raciale est, en conséquence, aussi une conscience de classe.

« Un jour, je marchais dans la rue et un membre du conseil municipal m’a vu approcher. Je m’attendais à ce qu’il me serre la main, parce qu’on discutait souvent le soir par téléphone. J’avais même été le voir chez lui. Il a changé de trottoir. Merde alors, je me suis dis, il y a un truc qui va pas. Ces gens-là, c’est des négociants, peut-être un avocat, un agent d’assurances, ce genre. Tant qu’ils laissent les pauvres Blancs et les pauvres Noirs se battre entre eux, ils vont garder le contrôle. » Ces mots sont ceux de C.P. Ellis, ancien membre du Ku Klux Klan et dont le récit est sans doute l’un des plus édifiants. Fils d’un ouvrier du textile de Durham mort prématurément, C.P. Ellis a grandi dans une grande misère, et élève ses quatre enfants (dont un est aveugle et attardé mental) dans des conditions tout aussi difficiles : « J’ai commencé à me dire qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans ce pays. Je l’avais vraiment mauvaise. J’ai cherché un coupable. D’abord, j’ai mis la faute aux Noirs. Il fallait bien que je trouve quelqu’un à haïr. Haïr l’Amérique, c’est pas facile, parce qu’on la voit pas. Il faut que tu puisses regarder une chose pour la haïr. » Rejoindre le Klan lui permet d’exprimer son ressentiment et lui donne l’impression d’être enfin quelqu’un et de « faire partie de cette grande société. » Avec les autres klansmen (la plupart aussi miséreux que lui), il servait de gros bras aux classes dirigeantes blanches de Durham pour intimider les Noir.e.s qui manifestaient, faisaient des piquets de grèves ou participaient aux séances du conseil municipal. Mais lorsqu’un membre de ce conseil ignora C.P. Ellis en public, ce dernier se mit à comprendre que les notables de la ville se servaient de lui (et des autres klansmen), et qu’il n’était qu’un pauvre ouvrier blanc vivant dans le Sud dans des conditions presque aussi précaires que ses voisin.e.s noir.e.s. Débarrassé – non sans difficulté – de son racisme qui ne lui donnait que l’illusion de partager le même sort que les notables blancs, cet ancien briseur de grève, finit par devenir un militant syndical (élu délégué du personnel puis nommé représentant syndical), ce qui lui permit de mener victorieusement avec les autres travailleurs noirs une lutte afin que… l’anniversaire de Martin Luther King soit un jour de congé payé !

LE PRIVILEGE BLANC

« J’ai travaillé comme aide sur un camion de livraison, raconte Ben Hensley, pour Fred Harvey Department Stores. Il y avait un Noir qui travaillait avec moi. Il était plus âgé et il était là depuis plus longtemps que moi. Ils m’ont confié le volant et je suis devenu son chef. Il connaissait mieux la zone que moi et il fallait qu’il me dise où aller. Il était déjà là quand ils m’avaient embauché. » Cet exemple illustre bien que l’allocation plus favorable du travail dont bénéficient les Blanc.he.s leur confère un privilège réel. « Je crois que nous avons tous du racisme en nous, conclut Ben Hensley. Je ne vais pas manifester, mais je sais que je profite du système. J’ai eu mon boulot à Nashville aux dépens de cet homme noir. Je n’ai pas refusé, et pourtant c’était injuste. » Pour D. Massey, dont il a déjà été question, Blanc.he.s et non-Blanc.he.s se trouvent dans un rapport d’inégalité, y compris et surtout en temps de crise économique : « À une époque, le travail ne manquait pas pour les cols bleus, pour toutes les tâches manuelles exigeant peu de qualifications : dans la sidérurgie, l’automobile et les usines en général. C’étaient des boulots plutôt bien payés. Avec la restructuration de l’économie, ces emplois ont disparu. Les Noirs ont été frappés particulièrement durement. Les usines qui ont fermé sont celles qui fournissaient aux quartiers noirs l’essentiel de leurs emplois. Les Noirs n’ont pas la même liberté de se déplacer vers les nouveaux bassins d’emplois, à cause de leur difficulté à entrer sur le marché du logement. »

Ce concept de « Privilège Blanc » ou « d’« avantage » est un concept relationnel : il ne peut se définir que de manière comparative. L’ouvrier blanc est, certes, exploité mais il bénéficie (sans l’avoir demandé) de la distance sociale produite par les discriminations racistes. » Cela ne définit donc pas nécessairement un antagonisme ou des intérêts économiques contradictoires. Dans l’état actuel des choses, ce privilège renvoie plutôt à l’idée d’un « communautarisme majoritaire » ou d’une solidarité spontanée entre Blanc.he.s, qui conduit, par exemple, à une mobilité plus grande pour les Blanc.he.s sur le marché du travail, ainsi qu’à une allocation du travail plus favorable à ces dernier.e.s. Cela explique les raisons pour lesquelles, dans la même branche de production, il existe des inégalités entre Blanc.he.s et non-Blanc.he.s. Ainsi, à la question de savoir ce qu’elle pense des Blanc.he.s qui disent « Je ne suis pas responsable du passé. Pourquoi est-ce que c’est moi qui devrais payer ? », Peggy Terry répond très simplement : « Mais bien sûr que si, il est responsable. Rien qu’en existant. Les Blancs ont toujours été mieux traités. Même les mineurs comme mon père, qui avaient une vie terrible, ils étaient mieux traités que les Noirs. Bien souvent, les Blancs sont plus qualifiés parce que ça fait des années et des années que c’est plus facile pour eux de faire des études, de trouver du travail. »

DES LUTTES POUR LES DROITS CIVIQUES A LA DECENNIE REAGAN : HISTOIRES D’UNE REGRESSION

« Moi qui suis noir, déclare l’avocat Alex Berteau, en écoutant les discours de Reagan, en l’écoutant pérorer sur le bon vieux temps, avant qu’il ne sache que nous avions un problème, je repensais à tous ces films de série B dans lesquels il tenait le rôle de jeune premier. Je repensais à ma pauvre grand-mère, là-bas en Louisiane. À tous ces gens qui devaient saluer poliment et descendre du trottoir. Tout ça, mes parents, mes ancêtres l’ont vécu. Des milliers d’existences qui sont retombées dans l’oubli. Et voilà que Ronnie Reagan, que tout le monde aime tant, lance avec un sourire qu’au fond, tout ça n’était pas un problème. »

Après le formidable élan amorcé par la lutte pour les droits civiques, toutes les personnes interrogées sont unanimes pour dire que les années Reagan ont constitué une terrible régression. « En 1980, explique D. Massey, quand Reagan est arrivé au pouvoir, les baisses d’impôt ont bénéficié aux plus aisés. Le revenu de la tranche supérieure a explosé. À la fin des années 1980, les inégalités de revenu n’avaient jamais été aussi grandes depuis cinquante ou soixante ans. Il y a eu un énorme transfert de richesses des pauvres et de la classe moyenne vers les riches. » L’on pourrait croire que la politique de Reagan a ainsi été néfaste pour tous les pauvres, quelque soit leur couleur, mais D. Massey ajoute aussitôt : « Reagan est arrivé au pouvoir à cause de la question raciale. Les programmes de protection sociale mis en place sous Roosevelt ont été considérés comme une aumône faite aux Noirs. Dans l’esprit des Blancs, « aide sociale » signifie « Noir ». Plus que tout autre facteur, la race est responsable de la ruine de la coalition démocrate. » Le démantèlement du New Deal allait ainsi de pair avec celui des acquis – pourtant bien minces – du mouvement des droits civiques : « Depuis Reagan, estime Bob Matthieson, le fossé entre les races s’est creusé. La colère des Blancs est même devenue chic, dans certains cas. La haine vis-à-vis des Noirs est devenue socialement acceptable dans un nombre incroyable d’endroits. »

Maria Torres revient quant à elle sur ce paradoxe tragique qui veut qu’« à l’heure où les Africains-Américains et les Latinos commencent à se faire une place dans les institutions qui jusqu’à présent étaient exclusivement blanches, les inégalités se creusent. Les promesses du mouvement des droits civiques n’ont pas été tenues, donc nous sommes désenchantés. » Des Noir.e.s qui se frayent un chemin dans l’establishment américain tandis que les autres – en nombre toujours plus grand – croupissent dans une grande misère (quand ce n’est pas en prison), voilà qui correspond davantage à la réalité de l’accession de Barack Obama aux plus hautes fonctions de l’État, que toutes les mièvreries sentimentales servies ad nauseam à l’occasion de son élection.

« REFUSER LA DISCRIMINATION POSITIVE, C’EST IGNORER L’HISTOIRE »

« Je suis pas pro-Blanc ou anti-Noir, mais je pense qu’aujourd’hui la ville de Chicago est aux mains des Noirs. J’ai postulé pour avoir un boulot à la mairie et c’est quasiment impossible d’en trouver à moins de connaitre quelqu’un. La plupart des employés municipaux sont noirs. Je sais qu’ils ont morflé avec l’esclavage et tout le reste, mais je pense pas que ce soit à nous d’en payer le prix. » Ces propos de Chris Daniels sont tristement emblématiques de la position de ces « Blancs modérés » vis-à-vis des programmes d’Affirmative Action. « Toute ma vie, estime ainsi Jennifer Kasko, on m’a appris à ne pas avoir de préjugés, mais c’est difficile quand on voit certains obtenir des choses sans raison, et en plus considérer ça comme un dû. Je suis fatiguée des gens qui me disent que je leur dois quelque chose à cause d’actes que je n’ai jamais commis. Rien ne m’a été servi sur un plateau d’argent, dans ma vie, et j’ai travaillé dur pour obtenir ce que j’ai aujourd’hui. »

Cette fatigue des « Blancs modérés » rappelle ainsi la fameuse Lettre de la geôle de Birmingham, écrite en avril 1963 et que Martin Luther King déclarait adresser – déjà – à ces « Blancs modérés » :

Tout d’abord je dois vous avouer que, ces dernières années, j’ai été gravement déçu par les Blancs modérés. J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le grand obstacle opposé aux Noirs en lutte pour leur liberté, ce n’est pas le membre du Conseil des citoyens blancs ni celui du Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré qui est plus attaché à l’« ordre » qu’à la justice ; qui préfère une paix négative issue d’une absence de tensions à une paix positive issue d’une victoire de la justice ; qui répète constamment : « Je suis d’accord avec vous sur les objectifs, mais je ne peux approuver vos méthodes d’action directe » ; qui croit pouvoir fixer, en bon paternaliste, un calendrier pour la libération d’un autre homme ; qui cultive le mythe du « temps-qui-travaille-pour-vous » et conseille constamment au Noir d’attendre « un moment plus opportun ». La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l’incompréhension totale des gens mal intentionnés. Une acceptation tiède est plus irritante qu’un refus pur et simple .

Pour en revenir à la question de l’Affirmative Action, il est certain que le reflux du mouvement des droits civiques dans un contexte économique marqué par une grave crise a eu des conséquences dévastatrices. « Quand les emplois sont rares et que les temps sont durs, explique Ben Hensley, la discrimination positive provoque du ressentiment. On a moins envie de changer les choses quand les temps sont difficiles. » Frank Lumpkin, dont il a déjà été question, ne dit pas autre chose. Pour lui, « toute cette histoire de discrimination positive, ça ne posait aucun problème quand il y avait du boulot. C’est pas grand-chose, quand vous travaillez. Mais quand accorder des droits égaux à quelqu’un d’autre me rend la vie plus difficile, pourquoi est-ce que j’accepterais ? La discrimination positive a commencé à poser des problèmes quand il s’est mis à ne plus y avoir de boulot. »

S’INTEGRER A UNE SOCIETE RACISTE SIGNIFIE DEVENIR SOI-MEME RACISTE

« Ceux d’entre nous qui ont relativement bien réussi dans la vie ont adopté l’état d’esprit de leurs homologues blancs. Nous voulons protéger notre réussite, l’établir dans la durée. » C’est en ces termes que Howard Clement explique le conservatisme des rares Noir.e.s qui ont pu – à titre individuel seulement – gravir certains échelons, tout en concédant aussitôt que les « rangs des moins chanceux grossissent à vue d’œil. »

Si les personnes interviewées par Studs Terkel ne sont pas seulement blanches ou noires, mais sont également hispaniques ou encore asiatiques, c’est néanmoins à chaque fois autour de la relation entre Blanc.he.s et Noir.e.s qu’est abordée la question raciale. Pour Bill Hohri, Japonais-Américain de la première génération, « les Japonais sont passés par un processus d’adaptation dans ce pays. D’acculturation. Ça veut dire notamment prendre les manières, la langue et les préjugés de la culture majoritaire. Si la culture blanche est antinoire, alors les Japonais-Américains le sont aussi. » Même constat du côté de Frank Chin, dramaturge et romancier sino-américain : « On se calait sur les croyances des Blancs à propos des Noirs. On a adopté tous les préjugés des Blancs. Les Noirs ont adopté des préjugés contre nous de la même manière. Dans un discours à Portsmouth Square (dans le quartier chinois de Chicago) – heureusement, la plupart des Chinois présents ne comprenaient pas l’anglais -, David Hilliard des Black Panthers a déclaré : « Vous les Chinois, vous êtes les Oncle Tom des gens de couleur. » C’était bien dit. Mais, en même temps, la solution pour nous n’était pas de devenir noirs. » Ces propos ne sont pas sans rappeler la formule de Hannah Arendt à la fin de sa biographie de Rahel Varnhagen (cette femme juive qui fréquentait, sans jamais y appartenir complètement, la bonne société de l’Allemagne du XVIIIe siècle) : « Dans une société entièrement hostile aux Juifs – et cette situation a prévalu jusqu’au XXe siècle, dans tous les pays dans lesquels les Juifs ont vécu – leur assimilation n’est possible qu’en assimilant en même temps l’antisémitisme. »

Si s’assimiler à la culture américaine signifie intégrer le racisme qui la structure en devenant soi-même « antinoir », il est possible d’affirmer avec Ron Maydon, qu’à l’inverse, « chaque fois que la communauté hispanique a gagné quelque chose, ça a été grâce au mouvement noir. Chaque fois que les Noirs avancent, que ce soit politiquement, économiquement ou socialement, je leur dis bravo, parce que ça a toujours des retombées pour nous. Ce qui les affecte nous affecte. S’ils obtiennent des avancées, on nous embauche. »

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Pour finir, rappelons le constat fait d’emblée au sujet de la difficulté qui existait à entreprendre une recension des livres de Studs Terkel, en raison notamment de leur style « parlé » ainsi que du grand nombre de témoignages et de la profusion des sujets traités. Les lecteurs et lectrices de Race auront ainsi tout le loisir de se plonger dans les nombreuses thématiques dont il n’a pu être question ici, que ce soit celle du logement, des aides sociales, de la vie de campus, de l’influence de Farrakhan, des gangs, ou encore de la religion. Toutes permettent à l’auteur de poursuivre le but qu’il s’était assigné avec ce livre et qu’il formule en ces termes : « Pour que nous tous, noirs comme blancs, puissions rompre le charme par lequel nous tient le racisme, le plus terrible des maîtres d’esclaves, nous devons déterrer notre histoire enfouie. Ce n’est qu’à ce prix que nous sortirons de l’abîme du désespoir. » Dans une France qui reste aussi désespérément « color-blind » et dans laquelle existe une telle difficulté à parler sérieusement de race, ce formidable document que nous lègue Studs Terkel s’avère être un outil précieux.

Rafik Chekkat, membre du PIR

Source : Contretemps

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