« Bande de filles » : un Pariah républicain

Le racisme en pays Blanc est l’expérience de l’infériorisation, de la diabolisation et de la déshumanisation. L’industrie culturelle joue un rôle important de légitimation de ce racisme, par le contrôle de la construction et de la distribution des identités tolérées, de celles encouragées et de celles proscrites.
Vivre en pays blanc dans un corps de femme indigène, c’est n’avoir le droit d’exister que sous trois regards : le regard d’étrangeté, celui de dérision et le regard de sexualisation. Le spectateur blanc, celui pour qui est fait le cinéma grand public, est donc régulièrement invité à exercer ces regards sur les quelques indigènes autorisées/disposées à apparaître sur grand écran.

Cécile Sciamma, chouchou du cinéma français, s’est aventurée, en toute extériorité et avec beaucoup d’aplomb, sur le terrain de la représentation d’afro-descendants au cinéma. En faisant cela, la réalisatrice avait conscience de la sous-représentation des Noirs dans les films des circuits français. Avec ce film, elle ambitionnait – en toute modestie – de continuer de « libérer des territoires par son cinéma ». Malheureusement, son film ne fait pas rupture ; il aurait plutôt tendance à s’inscrire dans la longue histoire du corps indigène objet de  divertissement pour public blanc.

Dans l’industrie cinématographique française, structurellement négrophobe, toute fiction réalisée par un blanc et mettant en scène une majorité d’acteurs Noirs aura une fonction anthropologique, même si le cinéma ou la réalisatrice s’en défendent. A partir du constat de la quasi-invisibilité, Cécile Sciamma aurait pu problématiser ainsi : utiliser son privilège à bon escient pour s’attaquer à la négrophobie par le cinéma.  Sciamma  a préféré tirer profit de la situation : profiter de son privilège pour déverser son analyse des oppressions que nous subissons. Et par là régler un problème blanc : comment satisfaire notre curiosité sans entrer en contact avec ces Autres, c’est-à-dire sans remettre en cause la distance.  La réalisatrice est appréciée par les gens de cinéma, du fait de son statut d’intermédiaire : elle est celle qui permet au public d’approcher de manière « rassurante » et « sensible » ceux que le spectateur ne verra jamais de près. C’est déjà ce qui se passait avec son précédent film : elle faisait de Tomboy une figure familière et rassurante pour monsieur et madame Tout-le-Monde, trop heureux d’apprendre sur les merveilles du monde sans sortir de leur fauteuil et de leur entre-soi. C’est ainsi que Sciamma a pris le pas de nombre d’autres réalisateurs avant elle : avec un peu de réel et beaucoup d’imaginaire elle a créé une fiction à valeur documentaire sur des indigènes. Comme les réalisateurs de La Squale ou de Les roses Noires, Sciamma a mis ses fantasmes sur pellicule.

Du projet à la levée de fonds, à la recherche de financeurs, à la réalisation, à la diffusion et à l’accès aux salles, les discriminations faites aux réalisateurs Noirs sont gigantesques. Tous ces acteurs, de nombreux réalisateurs afro-descendants rêvent de les mettre en scène dans les histoires qu’elles méritent, à leur hauteur. Simplement, ils ne le peuvent pas librement, en raison des discriminations structurelles qu’ils subissent et dont Sciamma bénéficie. La réalisatrice, elle, a pu mettre ces quatre actrices à l’écran : en cela elle a usé de son privilège à leurs dépens. Elle les a également exploitées : la force du film, c’est la force de ces jeunes, de ces Afro-descendantes, que Sciamma capte, que Sciamma dénature, en en faisant une arme contre les jeunes hommes.

Autour de la sortie de ce film, on assiste à un mélange des genres révélateur : la vraie vie des actrices et la fiction sont confondues. Le cadre du film les assigne aux quartiers alors qu’elles n’y vivent pas toutes. Mais la presse et le public interrogent ces jeunes femmes sur la vie dans les quartiers.  Sciamma nous perçoit comme des outsiders : le cadre de la banlieue vient matérialiser la place de ces adolescents dans son imaginaire. Le film renforce cette extériorisation. D’ailleurs, elle place ce film dans la filiation  de  L’Esquive. C’est une filiation tronquée d’où sont expulsées les productions de plusieurs réalisateurs indigènes. Et cette filiation révèle bien cette confusion banlieue/race. Fiction et réalité se rejoignent puisque ces actrices quasiment toutes castées dans la rue échappent, par cette médiatisation, à l’invisibilité. C’est le conte de fées républicain. Cette mise en avant justifiant et masquant l’invisibilité des afro-descendantes en général. Bande de filles est le signe d’une régression depuis l’important  Vénus Noire de Kechiche. Malmenée par cette œuvre engagée qui s’attaquait au regard raciste, l’industrie cinématographique reprend le pouvoir sur la représentation des corps indigènes en encensant Bande de filles. Le public peut à nouveau scruter et reluquer en toute bonne conscience.

Les féminités et masculinités blanches sont très restrictives : en projetant sur nos corps leurs expressions de genre, le regard blanc tronque et déforme. Le simple fait que Sciamma, ici, focalise sur « ce que ce serait d’être une fille Noire donc de banlieue », et le place en opposition à « ce que ce serait d’être un garçon Noir, donc de banlieue »  est de l’ordre de la projection, ce n’est pensé qu’en termes de manque. Comment, de sa place extérieure, Sciamma  saurait-elle de quelles multiples manières se conjuguent les genres dans nos cultures indigènes et comment s’hybrident nos multiples appartenances ?  Ne pas savoir ne la bride pas. Au contraire, elle se fait plaisir : c’est une version très contemporaine de la fétichisation des corps indigènes dans des dispositifs exotisants. Visiblement la réalisatrice a beaucoup aimé le film Pariah – qui focalisait aussi sur les violences intrafamiliales – mais cela ne lui donne pas le droit de s’inspirer de l’esthétique seule pour servir une fiction française : c’est de l’appropriation. Ainsi, le déséquilibre important entre la masculinité du personnage principal de Tomboy et de celui de Bande de filles est outrageant. Sciamma nous ressert la vieille rengaine raciste de la fille de quartier qui rejetterait sa féminité pour échapper à la sexualisation du regard mâle indigène.

La référence à la prétendue masculinité de nos corps est aussi une expression classique du racisme qui vise à repousser toujours plus haut le modèle à atteindre pour être intégrées au groupe sélect des « femmes ». Les indigènes perçues par ce regard comme des « vraies femmes » étant celles s’approchant le plus des standards de beauté blancs. Ce qu’il y a d’accablant là-dedans, c’est que Sciamma se positionne en féministe intersectionnelle. Cela ne la pousse pourtant pas à questionner les dominations à l’œuvre dans son féminisme ou dans la  relation réalisateur/acteur. Elle joue sans honte la carte de la sororité, et s’attribue même un petit côté Pygmalion : d’après elle, progressivement, au long de cette aventure autant cinématographique que médiatique, les actrices se seraient mises à dire « nous ». C’est un vol à l’arraché : Sciamma voit ces quatre femmes dire « nous », expression d’une sororité réelle et d’une conscience de race – car elles disent aussi « Nous, les Noirs ». Et elle le réinterprète devant la presse en le mettant à son actif.

Si Sciamma s’ennuie de ne pas être oppressée et veut faire de l’analyse multidimensionnelle d’oppressions, je lui propose d’utiliser son privilège à bon escient :

– de s’associer à un réalisateur réellement engagé pour réaliser un film sur les violences  infligées aux mineurs étrangers, femmes et hommes, contraints par l’Etat français de subir un examen du corps pour que soit évalué leur âge.

– d’activer ses réseaux afin que le film Dear White People ait accès aux salles de cinéma – on n’en prend étonnamment pas le chemin – et que les afro-descendants de l’industrie cinématographique aient accès à la presse pour accompagner sa distribution.

 

Malika Salaün, membre du PIR

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