Pour ceux qui n'ont pas pu venir

3es rencontres nationales des luttes de l’immigration. Les luttes d’aujourd’hui

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Les attaques contre l’immigration et ses enfants n’ont pas cessé de croître ces dernières années. Les campagnes idéologiques se déploient pour construire l’immigration et ses enfants comme « danger », « sexiste », « anti-républicains », « coûteux » pour les finances publiques etc. De nouvelles cibles sont prises : les femmes, les chibanis, les quartiers populaires criminalisés, les musulmans diabolisés… Ces campagnes visent à masquer la réalité sociale et les révoltes qui peuvent en découler. Les 3es rencontres nationales des luttes de l’immigration ont donné la parole, samedi après-midi, aux victimes de ces campagnes idéologiques qui luttent pour préserver leur dignité et défendre leurs droits. Retour sur leurs interventions.

Les Chibanis

Ils sont 535 000 à avoir plus de 60 ans en France. Migrants improductifs ? L’expression sonne comme un oxymore, une incongruité. Depuis dix ans, on assiste à une véritable criminalisation des chibanis. Des discriminations, contrôles abusifs, harcèlements, d’ailleurs condamnés par La Halde. (Fichier PDF)

Abdelkader Attia, directeur de l’AMPIL, association méditerranéenne pour l’insertion par le logement, estime que « les droits sociaux des Chibanis sont négligés. Ils ne constituent pas une priorité pour les associations de défense des étrangers. Après une vie de travail en France, beaucoup veulent finir leurs jours au pays, mais leur minimum vieillesse n’est pas exportable. Ils sont contraints de rester sous peine de perdre leurs droits sociaux ». Le droit à la mobilité des chibanis, une question essentielle. L’administration présente de nombreux dispositifs spécifiques aux vieux migrants comme des aménagements en leur faveur. Ils sont en fait souvent de véritables pièges. C’est le cas de la carte de retraité. A l’origine, son objectif était d’encourager les vieux migrants à partir. Elle permet à ses détenteurs de pouvoir entrer en France à tout moment, pour des séjours d’un an maximum, sans avoir à demander de visa. « Si l’on creuse un peu, cette carte signifie la perte définitive du statut de résident et de tous les droits qui lui sont associés. Des cotisations continuent à être prélevées sur la retraite du détenteur de la carte, mais il perd l’essentiel des droits à l’assurance-maladie. Il ne peut plus être pris en charge en France pour les soins d’une longue maladie, comme c’est souvent le cas chez les personnes âgées. Il n’a droit ni aux prestations non contributives (minimum vieillesse, RMI ou RSA), ni aux aides au logement, ni aux prestations familiales, ni aux aides aux personnes âgées ou handicapées » explique Abdelkader Attia. Si la carte a été mise en place en 1998, c’est ces dernières années qu’elle est proposée de façon plus large, souvent sans que les Chibanis n’aient conscience des conséquences qu’elle implique.

Abdelkader Attia revient aussi sur la question de la crise du logement, qui touche particulièrement les Chibanis. « Les gestionnaires des foyers veulent mettre en place des roulements, des partages d’une même chambre qui reste inoccupée plusieurs mois alors que le chibani est au pays. Les foyers manquent de lits, et ils préfèrent donner la priorité aux jeunes travailleurs plutôt qu’à de vieux retraités », déplore-t-il, avant de continuer : « A Marseille, de plus en plus de chibanis vivent en squat, en accueil de nuit d’urgence. Les demandes de logements sociaux n’aboutissent pas, la plupart du temps ».

Depuis le film de Bouchareb, la question de la discrimination à l’égard des anciens combattants et des fonctionnaires civils ou militaires étrangers a beaucoup été débattue. « Mais la discrimination n’a toujours pas disparu, s’emporte Abdelkader. Retraite du combattant, pensions militaires d’invalidité ou pensions civiles ou militaires, il y a toujours un écart entre les montants versés par l’Etat français en fonction de la nationalité des personnes. Indigènes a eu la palme à Cannes, mais la discrimination est toujours là, présente ».

En 2002, l’IGAS a fait un rapport sur les difficultés rencontrées par les migrants vieillissants. (Fichier PDF). « Les chibanis sont invisibles, on est très peu à s’en soucier. Cette question devrait être au centrale dans les luttes d’un front uni de l’immigration » termine Abdelkader Attia.

Les luttes de femmes

Fatima Ouassak, du cabinet Yalodes, à Lille, évoque l’accompagnement à l’emploi des femmes issues de l’immigration. Elle dénonce un « système de tri, de sélection, de culpabilisation, qui vise à rendre les femmes plus dociles et exploitables sur le marché du travail ». Elle retrace les parcours différents des femmes selon leur niveau de diplôme.

Les femmes peu diplômées sortent de chez elles avec leur grosse valise contenant tous leurs papiers. A Pole emploi, on leur explique que si elles n’ont pas de travail, c’est qu’elles manquent de confiance en elles, on les culpabilise. Elles sont envoyées dans des associations de quartier psychologisantes, dans des ateliers « estime de soi », en formation à la langue française. Celles qui portent le foulard sont incitées à l’enlever ou à le colorer. Quand elles travaillent, ces femmes cumulent plusieurs boulots, plusieurs lieux de travail dans la même journée, avec de longs temps de transport non payés. L’administration continue de les désigner comme « demandeurs d’emploi » alors qu’elles travaillent tout le temps, précaires, pour des employeurs qui sont catégorisés comme « donneurs d’ordres ». Les structures d’insertion qui reçoivent des financements « lutte contre les discriminations » n’orientent ces femmes que vers trois secteurs d’activité : le nettoyage industriel, le service à la personne et le téléconseil. Une orientation en soi hautement discriminatoire. Fatima Ouassak dénonce le simulacre de lutte contre les discriminations affiché par les structures d’insertion : « Ces structures se targuent d’avoir mis en place des outils, comme les « fiches de signalement » données aux salariées en insertion, qu’elles peuvent renvoyer à la structure si elles souhaitent se plaindre de discrimination. Au bout d’un an, aucune plainte n’a été renvoyée. Mais c’est de la poudre aux yeux ! Quand on signe un contrat à la semaine, on ne va pas aller se plaindre et risquer que la structure ne rappelle pas. Pour la structure, ce ne sera pas Cette femme a un problème, mais plutôt Cette femme est un problème ».

Pour les femmes diplômées, le contexte est autre. Fatima Ouassak nous offre une plongée dans l’univers du « coaching de la diversité », qui tient ses bureaux dans le huppé Vieux Lille. Une formation de neuf mois, un coaching financé par l’Etat et en lien avec un réseau d’entreprises ayant signé une charte de la diversité. « L’idéologie y est très néo-libérale. Il s’agit de savoir se vendre, et surtout de savoir vendre sa diversité », souligne-t-elle. Pour accéder à cette formation, les femmes doivent passer une sorte de test de motivation/personnalité. Fatima Ouassak revient sur l’une des questions du test : Vous sentez-vous discriminée ? « La femme, qui se trouve aux portes d’une structure financée par la lutte contre les discriminations, peut légitimement se sentir en sécurité, à sa place, et répondre oui. Pourtant, cette réponse est éliminatoire. Pour le centre de formation, il s’agit d’éviter les femmes plaintives, paranoïaques, et favoriser les femmes dynamiques, combatives, positives ». Une autre question du test est En qui avez-vous le plus confiance ? Quelles sont vos priorités ? Là-aussi, question piège, explique Fatima Ouassak : « Si la femme s’annonce trop proche de sa famille, c’est la porte. L’idée, c’est d’aller vers l’émancipation. Et pour la femme immigrée, l’émancipation semble ne pouvoir se faire qu’en se détachant de sa famille rétrograde. Et puis une femme coupée de ses proches est plus malléable, plus docile ». Les femmes portant le foulard sont acceptées dans la formation. « Car cela prouve qu’elles ont aussi un foulard dans leur tête. Ponctuelles, respectueuses, discrètes, sérieuses. Par contre, les médiatrices ne cesseront, pendant les 9 mois de formation, de pousser la femme à l’enlever au moment de l’entrée sur le marché du travail » souligne-t-elle. Dans la bibliothèque de la médiatrice musulmane qui suit les femmes lors des neuf mois de formation, des livres de coaching, et de façon plus surprenante, le Coran. « De plus en plus, le Coran est utilisé pour justifier des orientations néo-libérales. Il est devenu le livre de référence pour gérer les ressources humaines. C’est une logique néo-libérale imprégnée de racisme » termine Fatima Ouassak.

Manipulées dans l’accompagnement vers l’emploi et exploitées sur le marché du travail, les femmes immigrées et issues de l’immigration sont hautement discriminées et occupent la dernière place des tableaux pour tous les indicateurs socio-économiques. Pour Fatima Ouassak, c’est en partie l’Etat qui construit et entretient, avec ses politiques publiques de lutte contre les discriminations, cette place de dominées.

L’islamophobie

Au cœur de l’actualité, la question du droit des mamans voilées à accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires. Tout a commencé par une modification du règlement de l’école élémentaire Paul-Lafargue de Montreuil, prévoyant que « les parents volontaires pour accompagner les sorties scolaires doivent respecter dans leurs tenues et leurs propos la neutralité de l’école laïque. » Le 24 novembre 2010, une mère d’élève, Sylvie Osman, rejointe par d’autres au sein du collectif « Mamans toutes égales », dépose un recours devant le tribunal administratif. Elle estime que cette disposition « porte atteinte au principe de liberté religieuse » et qu’elle est « dépourvue de base légale, dès lors que la loi du 15 mars 2004 encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles ne concerne pas les parents d’élèves » Ce que la Halde confirme. Mais mardi 22 novembre dernier, le tribunal administratif de Montreuil rejette la requête de Sylvie Osman (Fichier PDF)

Une représentante de l’association s’indigne : « Nous sommes déléguées, nous faisons des gâteaux, nous nettoyons les classes, mais pour les sorties scolaires, soudain le voile est un problème ». Elle insiste sur les conséquences psychologiques sur les enfants de ces femmes « interdites de sorties » : « mon fils est revenu un soir à la maison et a demandé pourquoi la maitresse n’aimait pas sa mère. Comment expliquer à un enfant que son professeur, qui est censé être un modèle, est coupable de racisme ? »

Marwan Mohamed est porte-parole du collectif contre l’islamophobie en France. Il tire la sonnette d’alarme : « Tous les deux jours, quelqu’un est victime d’un acte islamophobe en France : les femmes, les enfants, les discriminations à l’embauche, les lieux profanés ». Selon lui, l’islamophobie est la cape de respectabilité du racisme. « Les musulmans sont devenus les boucs-émissaires en ces temps de crise. Ça ne coute pas cher de taper dessus et ça rapporte gros. Il suffit de s’en prendre à l’islam pour faire un best-seller et être invité sur tous les plateaux de télévision ».

Abdelaziz Chambi, président de la coordination contre le racisme et l’islamophobie, estime lui que les musulmans sont catalogués, stigmatisés : « On peut être musulman et progressiste, musulman et résistant, musulman et lutter contre les injustices ! ». Alors qu’on donne les Champs Elysées aux chinois pour fêter leur nouvel an, les musulmans « doivent se cacher pour fêter l’Aid. C’est limite si la police ne nous attend pas devant chez l’agriculteur pour nous prendre en flagrant délit de mouton », ironise-t-il.

Les quartiers populaires

Alors que se pose de plus en plus implacablement la question de l’autonomie financière des associations de quartier qui veulent sortir du socio-culturel et travailler sur le politique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, rappelle la phrase de Sayad : « Exister, c’est exister politiquement ». Et la tâche est lourde, pour passer du simple slogan à la phase active. Si le « black is beautiful » américain a marqué une avancée dans la conscience noire, il faut selon elle passer au « black is political ». Une bonne introduction pour les enjeux de la discussion du dimanche matin, autour des perspectives politiques d’un front uni de l’immigration et des quartiers populaires.

Noémie Coppin

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